Mécénat au féminin

Le secteur privé doit prendre ses responsabilités dans le domaine des arts, estime Pheobe Greenberg, photographiée dans un nouvel espace d’art contemporain, rue Saint-Jean, dans le Vieux-Montréal.
Photo: Jacques Nadeau Le secteur privé doit prendre ses responsabilités dans le domaine des arts, estime Pheobe Greenberg, photographiée dans un nouvel espace d’art contemporain, rue Saint-Jean, dans le Vieux-Montréal.

Dans le trop petit monde du mécénat québécois, les femmes font presque figures d'exception. D'où la bouffée d'air frais instiguée par Pheobe Greenberg, directrice de la Fondation DHC/ART. Lancée l'an dernier, la Fondation inaugure demain son nouvel espace d'art contemporain avec une exposition majeure consacrée à l'artiste britannique Marc Quinn.

Outre notre Phyllis Lambert nationale, Montréal peut maintenant s'enorgueillir d'une autre joueuse qui conjugue fortune et souci des arts. Encore peu connue du public, Pheobe Greenberg n'aime pas se mettre à l'avant-plan, mais pour assurer la réussite de son oeuvre, la Fondation DHC/ART, elle accepte de lever un peu le voile sur sa passion pour les arts.

«L'art doit trouver sa voie dans la communauté, affirme-t-elle presque du bout des lèvres au début de l'entrevue, sous l'oeil bienveillant de l'Africaine croquée par la photographe française Valérie Belin. C'est très important de rendre l'art accessible au public; c'est donc le but de ma fondation d'offrir des expositions d'artistes d'un certain calibre et de les amener ici à Montréal.» Le nouveau lieu d'exposition, situé dans un magnifique édifice de la rue Saint-Jean, dans le Vieux-Montréal, sera donc ouvert gratuitement du mardi au samedi.

La dame mécène ménage ses mots et n'aime pas parler au «je», puisque la Fondation, entièrement financée par des intérêts privés, repose sur l'action concertée d'une équipe de huit personnes «avec des expertises dans plusieurs domaines», insiste-t-elle, dont les quatre membres du conseil d'administration qui entérinent les choix de programmation.

«On veut travailler en petite équipe pour que l'argent aille le plus possible aux artistes.»

Mais deux sujets reviendront hanter son discours, trahissant ses préoccupations: l'accessibilité des arts au public et la trop grande absence des joueurs du secteur privé dans le domaine de la culture.

«C'est important que le secteur privé prenne ses responsabilités et fasse ses devoirs, plaide-t-elle. On a chacun notre moteur et le mien est dans les arts. C'est sûr qu'il y a encore beaucoup de place pour que le secteur privé contribue à la vie culturelle à Montréal.»

Le message est lancé avec fermeté mais sans hargne. La famille Greenberg a commencé à tracer sa voie philanthropique à Ottawa, sa ville de naissance. La mère a milité pour le droit des femmes, auxquelles elle a offert un centre à Ottawa (le Shirley E. Greenberg Women's Health Centre). Le théâtre de la Great Canadian Theatre Company porte aussi le nom du paternel (Irving Greenberg Theatre Centre), qui a fait fortune dans l'immobilier à travers la compagnie Minto Development Inc., reprise par le frère de Phoebe, Daniel.

De bourses en expositions

La jeune Fondation DHC/ART cumule déjà quelques bons coups, de la commandite exclusive de David Altmedj pour sa présence à la Biennale de Venise à la projection gratuite de films de Matthew Barney et Gordon Douglas à l'Impérial au printemps dernier. Elle compte rouler sur un budget de 1,3 million de dollars en moyenne annuellement, organisant des expositions et versant des bourses artistiques. L'artiste canadienne Nancy Davenport vient d'en obtenir une pour la création d'une oeuvre dans le cadre de la biennale d'Istanbul.

Mais le clou des actions de la Fondation réside dans cette mise en vitrine d'artistes renommés qui oeuvrent «dans plusieurs médiums» et n'ont encore jamais eu d'exposition importante au pays. «Pouvoir d'influence, de résonance», «beauté» sont les mots clés de ses choix artistiques, qui relèvent davantage du coup de coeur que du plan de développement.

C'est le cas de Marc Quinn, qui travaille en peinture comme en sculpture, en dessin et en photographie, souvent autour du corps et de ses transformations à travers le temps.

«Cette rétrospective de mi-carrière est la plus importante jamais réalisée en Amérique du Nord. Beaucoup d'oeuvres sont venues d'Angleterre, de l'Italie, de New York.»

Artistes exceptionnels, donc, pour un lieu qui l'est tout autant. Situé dans le Vieux-Montréal à l'angle des rues Saint-Jean et Saint-Sacrement, l'édifice de la Fondation vient tout juste d'être superbement rénové. Il s'élève sur quatre étages relativement étroits. «La mode, c'est d'avoir des volumes vastes; je voulais créer une autre expérience, plus intime», explique la mécène.

Les quatre niveaux sont accessibles par un ascenseur vitré et ouverts sur un puits d'entrée qui peut accueillir des oeuvres suspendues. D'immenses fenêtres en arcade laissent entrer la lumière à flots. Coût des transformations: quelque part entre deux et trois millions de dollars, nous dit-on, le budget n'étant pas tout à fait bouclé.

Femme de coeur

C'est d'ailleurs en visitant ces lieux magiques, entre le format de la galerie et du musée, que Pheobe Greenberg baisse sa garde et laisse percer l'émotion.

«Vous voyez toute la lumière qui entre? C'est pour les jeux de perspective qu'on a choisi cet édifice», raconte-t-elle depuis la rue Saint-Nicolas débouchant sur l'édifice, avec l'aisance soudaine qu'engendrent la passion... et le métier.

Après tout, la dame fut d'abord artiste elle-même. Formée à l'école Jacques-Lecoq à Paris, elle a fondé là-bas sa compagnie, Diving Horse Creations — qui a d'ailleurs donné ses lettres (DHC) à la nouvelle fondation —, et produit ses propres spectacles dans la tradition du théâtre grotesque et du théâtre de l'absurde. Elle est rentrée au pays il y a 15 ans.

«Passé 40 ans, j'ai décidé de jouer un rôle plus global, j'avais besoin de créer quelque chose qui me dépasse et me survive», confie-t-elle à propos de la Fondation DHC/ART.

Son passé d'artiste a aussi trouvé son prolongement dans la nouvelle boîte de production PHI, entité distincte de la Fondation, toujours sous l'égide de Mme Greenberg, mais qui fonctionne cette fois à but lucratif. Laboratoire d'art pour la musique, le film, la vidéo, PHI s'est engagée dans des productions aux horizons divers, d'un film du Québécois Denis Villeneuve à la musique de l'artiste britannique Yoav, qui assurera d'ailleurs la première partie de la nouvelle tournée de Tori Amos. Un autre édifice du Vieux-Montréal en voie de rénovation abritera plus tard une salle de concert, des studios d'enregistrement et un restaurant.

Visiblement, la mécène née à Ottawa a totalement adopté Montréal.

«Quand j'ai eu cette idée [de fondation], j'étais très contente de voir que les artistes avaient envie de venir à Montréal. C'est une ville où il y a beaucoup de curiosité pour les arts. J'étais ravie que Marc Quinn dise oui. J'espère qu'on va lui réserver un bon accueil — le milieu, le public...»

Et ici, encore une fois, c'est la femme de coeur et l'esthète qui prennent le pas sur la femme d'affaires à l'imposante stature.
1 commentaire
  • Porphyre De La Coursière - Inscrit 3 octobre 2007 15 h 52

    Phoebe Greenberg au lieu de Phéobe, svp

    Phéobe, cela n'a vraiment l'air de rien...Phoebe svp!!