Alechinsky - Le gaucher magnifique

Brassée sismographique, 1972. Logogramme de Christian Dotremont reproduit  en phototypie et lithographie de Pierre Alechinsky, H.C.
Photo: Brassée sismographique, 1972. Logogramme de Christian Dotremont reproduit en phototypie et lithographie de Pierre Alechinsky, H.C.

Mise sur pied par le Centre de la gravure et de l'image imprimée de La Louvière (Belgique), l'exposition Alechinsky: 50 ans d'imprimerie sera au Musée du Québec à compter du 12 décembre. Né à Bruxelles en 1927, Pierre Alechinsky, membre du groupe Cobra, est surtout connu de nos jours comme le «peintre qui vient de l'imprimerie». La commissaire et directrice du centre, Catherine de Braekeleer, le voit plutôt comme l'un des artistes belges les plus importants du XXe siècle.

Comment présenter Pierre Alechinsky? Il faut d'abord savoir qu'enfant, il fut un gaucher contrarié. L'homme pratique donc son art de la main gauche mais écrit de la main droite. Le créateur s'exprime pour ainsi dire «dans le miroir», de la même façon que le faisait Léonard de Vinci à la Renaissance. Autre anecdote piquante: il a longtemps redouté la solitude de l'atelier. L'imprimerie devient donc pour lui un lieu d'invention, d'échanges, de chaleur humaine, mais aussi un endroit où le plaisir des sens (l'odeur de l'encre, la chaleur de la presse, la texture des papiers) domine. Lorsqu'elle parle de «l'énergie jubilatoire qui se dégage de l'oeuvre d'Alechinsky», Catherine de Braekeleer mentionne du coup «l'extraordinaire et permanente inventivité plastique et technique en cours dans ce travail minutieux». Elle note également que «sa formation de graphiste, son goût pour l'écriture et son aptitude à organiser l'espace se concrétisent dans des recueils où les mots se mêlent au graphisme — ses motsÉ et ceux des autres». Encore très actif aujourd'hui, Alechinsky a d'ailleurs lui-même collaboré au choix de 80 oeuvres qui forment l'exposition et retracent son parcours dans le monde fascinant de l'imprimerie. Mais afin de bien comprendre les enjeux et les nombreuses facettes de ce peintre qui multiplie les images, revenons en arrière.

Maître Rabelais

En 1945, à l'âge de 18 ans, il étudie la typographie et l'illustration du livre à l'École nationale supérieure d'architecture et des arts décoratifs de Bruxelles, dans le sillage du célèbre Van de Velde. Alechinsky apprend alors sous le regard de l'illustre Joris Minne. Le jeune élève choisira comme exemple de travail, à l'époque, le prestigieux Pantagruel de Rabelais, avec des bois gravés de Derain (dans une édition d'Albert Skira). Quatre ans plus tard, il se joint au mouvement Cobra aux côtés de Karel Appel, Christian Dotremont et Asper Jorn. Il le reconnaîtra lui-même: «Cobra, c'est mon école.» Cette école, justement, c'est l'écoute de la spontanéité, les références aux débuts de l'art (la préhistoire ou la voie qu'indique un Paul Klee), tout comme un refus radical du réalisme tel que l'imposent des dictateurs comme Staline et Hitler.

Trois ans de tumulte et Cobra fera silence. L'artiste s'installe ensuite à Paris, où il peaufine son talent pour la gravure en compagnie de Stanley William Hayter à l'Atelier 17. Une étape cruciale alors que la spontanéité du geste se mêle à la rigueur technique. Après une première exposition, en 1954, dans cette grande ville européenne, Alechinsky voyage en Extrême-Orient de même qu'à New York, où il retournera à maintes reprises au cours de son existence.

À la suite d'une première rétrospective au Palais des beaux-arts de Bruxelles en 1969, il entame de nombreuses collaborations «à deux pinceaux» avec le poète Christian Dotremont. D'autres écrivains seront près d'Alechinsky: on pense à Joyce Mansour, Jean Tardieu, Pierre-André Benoît, sans oublier le poète et essayiste Yves Bonnefoy. Depuis, ce peintre reconnu mondialement explore tous les registres de l'imprimé. Selon Pierre Descargues, qui signe un des textes d'introduction dans le catalogue Alechinsky: 50 ans d'imprimerie, «Alechinsky est un artiste curieux de ce qu'il peut obtenir de sa machine. Et pas seulement dans les techniques traditionnelles, le cuivre, la pierre, le lino. Il sait demander aux machines offset, capables de tirages par milliers, de produire quelques dizaines d'exemplaires d'une image. Non par volonté de se mettre en travers des capacités de production de l'imprimerie mais pour faire apparaître la qualité plastique de chaque procédé [...]. Alechinsky va à l'imprimerie comme à un lieu de résistance à l'uniformité dont l'industrie habille les consommateurs qu'elle a fait de nous».

Chez ce dessinateur fécond, le geste parle avant tout. La ligne circule, se débobine, tourne autour du vide et remplit les vertiges de l'espace pictural. La liberté créatrice demeure à l'image des profondes turbulentes du tempérament comme du style. La fantaisie des signes se mêle à la fluidité des encres, tout comme la transparence de l'acrylique. Des symboles vont ainsi naître de ce geste jouissif, à l'image de L'Excédante (1982), Au fil du bois (1973) ou encore Serpent (1977). Lors d'un récent entretien téléphonique mené depuis Bruxelles, Catherine de Braekeleer faisait aussi remarquer l'humour noir et corrosif à l'oeuvre dans cette exploration de l'imaginaire, tel un feu d'artifice. Au sujet de deux ensembles de lithos qui figurent auprès des aphorismes de Cioran, Alechinsky écrira: «Le succès, les honneurs et tout le bataclan ne sont excusables que si celui qui les connaît sent qu'il finira mal. Il les acceptera donc uniquement pour, au moment venu, jouir pleinement de sa dégringolade.»

Comment faire pour choisir seulement 80 spécimens dans un corpus vaste et prolifique qui atteint les quelque 2000 oeuvres? Comme l'indique la commissaire, il a fallu penser en fonction de l'espace disponible au Musée du Québec. «Notre propre collection compte près de 200 pièces, où on passe des affiches immenses aux livres illustrés. Toutefois, il était impossible de sélectionner de grands formats puisque les dimensions de la salle sont plutôt réduites. Je me devais donc d'aller dans un certain sens, privilégiant le rapport au mot comme à la littérature. Après un premier choix, j'ai soumis ma sélection à Alechinsky, qui a rectifié certains détails et a généreusement puisé dans sa propre collection pour ainsi ajouter des pièces nouvelles. Il faut savoir qu'il ne s'agit qu'un des aspects dans l'oeuvre riche et abondante de cet artiste.»

Le visiteur pourra ainsi parcourir un éventail qui va des estampes comme Under The Volcano (1968), Mais où sont-ils (1963) et Eleonora's Garden (1988) à des ouvrages comme Au demeurant (1969) et même à une suite de six gravures sur bois intitulée Au fil du bois (1973). Même s'il est probable qu'Alechinsky ne puisse faire le voyage à Québec pour l'inauguration qui aura lieu au milieu de la semaine à Québec, l'oeuvre y brillera dans toute sa splendeur.

Au passage, signalons que l'exposition Irene F. Whittome - Bio-Fictions vient tout juste de terminer un séjour de quelques mois au Centre de la gravure et de l'image imprimée de la Communauté française de Belgique. Alechinsky: 50 ans d'imprimerie est une exposition d'envergure internationale qu'il ne faut pas rater.