Musique contemporaine - Un jeune compositeur parle

Comment devient-on compositeur? Comme on le disait autrefois, les voies du Seigneur sont impénétrables. Pour Luca Antignani, cela commence avec le besoin d'inventer. Tout sourire, il avoue: «Tout petit, je n'aimais pas les jeux qu'on m'offrait, ceux qu'on achète au magasin.»

Pourtant, il aimait jouer; alors, «je me suis mis à inventer mes propres jeux; je fixais aussi les règles, et cela, oui, j'aimais beaucoup». On pourrait croire à un esprit déjà dominateur, mais pas du tout. Cela est dit avec tellement de naïveté qu'on ne peut croire qu'en la sincérité de l'homme.

Il y a ensuite son père, qui adorait la musique, qui en faisait tout le temps et qui chantait. Donc, comme Obélix et la potion magique, Luca Antignani est tombé dedans étant petit. Comme il aime ça, on lui fait apprendre le piano, puis, le talent et le travail joyeux aidant, il est admis à la Scuola Civica de Milan et ensuite à l'imposante Academia Nazionale di Santa Cecilia à Rome.

Il étudie tout. Passons sur les matières théoriques: ce qui retient l'attention, ce sont les attirances précoces vers la composition instrumentale et électroacoustique. S'il montre un énorme respect pour ses professeurs — et, au fond, il reconnaît n'en avoir eu que deux —, il n'aime pas qu'on lui demande ce qui l'a marqué. «Pour moi, marqué, ça veut dire subir des influences, et ça, je n'aime pas ça. Être catalogué comme étant sous l'influence de telle ou telle influence, cela ne m'intéresse pas, je ne le veux pas.» On le sent farouchement indépendant, sans agressivité, mais avec une grande solidité. Ce qu'il admire le plus chez ceux qui l'ont spécialement impressionné, c'est leur capacité technique à savoir écrire avec un juste dosage pour les divers groupes instrumentaux et vocaux, leur capacité à lui faire prendre conscience du poids relatif des choses.

Sa venue à Montréal lui semble fortuite. «Lorsque j'ai soumis ma candidature, je ne croyais pas être retenu», avoue-t-il. Devant cet heureux sort, il s'est senti presque comblé au départ. «C'est que maintenant que je connais Lorraine [Vaillancourt, directrice-fondatrice du NEM], je me rends compte de l'incroyable force de stimulation dont elle est capable; j'admire aussi la vitesse de réaction et d'apprentissage des musiciens du NEM. Quand on apporte des corrections, tous arrivent à maîtriser cela si rapidement qu'on se sent plus que choyé.»

Il faut se rappeler que lors du Forum, un compositeur non seulement écrit une oeuvre mais a aussi la rare occasion de la «corriger». Et pour Luca Antignani, il existe une fierté certaine dans son Il magnifico burattinaio lorsqu'il montre la partition et

les ajustements qu'il y a apportés. On plonge alors dans le domaine technique.

La préséance de l'idée

Luca Antignani ne comprend pas comment certains de ses collègues peuvent composer au piano et noter ce qu'ils trouvent joli ou beau. Pour lui, la musique est ailleurs. «Il faut que je rende claire la vision de l'idée que j'ai, que le processus la serve, donc trouver le bon processus.» On ne peut s'empêcher de faire le parallèle entre l'enfant qui crée les règles du jeu et le créateur qui crée les règles de l'oeuvre, inventant les règles de l'art.

L'idée est ce qui le préoccupe le plus. L'émotion, que bien d'autres croient à l'origine de l'oeuvre, semble, pour lui, le résultat de l'expression de l'idée mise en branle par la netteté du processus et le juste agencement des événements. Sur sa partition, on voit comment certaines choses ont changé, comment «j'ai eu la chance formidable de réajuster le tir avant le concert».

Les corrections sont faites à la main, la partition est faite par ordinateur. Quel rapport entretient-il avec la «machine»?

Il devient presque cinglant, lui qui travaille en ce moment à l'IRCAM, à Paris, ce haut lieu de la composition assistée par ordinateur. «Pour moi, la machine ne m'aide pas à imaginer. Je lui refuse ce pouvoir. Par contre, elle s'avère plus que très utile pour certains calculs qui aident à mieux préciser certains moments du processus, certains développements de l'idée, qui, autrement, m'auraient pris un temps fou à préciser.»

Luca Antignani dit cela en montrant son Titanium, l'ordinateur portable de Macintosh. «Il y a là-dedans plus de puissance que tout ce qu'on pouvait mettre en remplissant une pièce de la taille où nous sommes en ce moment; pourquoi se priver de ces avantages? Cela ne veut pas dire qu'il faille s'y soumettre, simplement s'en servir comme outil de libération créatrice.»

Il croit beaucoup à la transformation en temps réel, à ce dialogue vivant entre technologie et interprètes, surtout entre technologie et imagination. Pour lui, la machine reste au service du créateur et ne doit jamais s'en faire la muse.

Triste constat

Alors, lui qui vient d'un pays autrefois bouillonnant de musique, comment perçoit-il la situation en sa terre natale? Là, on entend un énorme soupir, on assiste à un haussement d'épaules qui donne le vertige de la désolation. En toile de fond, il y a cette Italie forte d'après la Seconde Guerre mondiale, où pullulaient les formations, les initiatives, et qui s'est rétrécie comme peau de chagrin depuis une quinzaine d'années avec la réduction des subventions à la culture, la fermeture de bien des orchestres et la concentration de l'activité musicale dans quelques parcimonieuses institutions.

Il avoue, avec désolation, «que pour les compositeurs Italiens, il n'y a pas d'autre voie [ou serait-ce «voix»?] que celle de l'exil. Pour une commande qu'un compositeur italien aura en son pays , il y en aura dix en Allemagne et six en France. C'est exactement la situation dans laquelle je me trouve.» En ce moment, Paris est pour lui un havre où, enfin, il peut se mettre à l'heure du monde, ce que son pays paraît lui refuser de par sa politique culturelle.

Ensuite, et il l'avoue avec ce mélange d'humilité et de fierté propre aux grands, le Forum du NEM a été pour lui l'occasion de faire des contacts, surtout d'apprécier la grande qualité et la grande précision des interprètes d'ici et de lui donner envie de revenir. «C'est qu'en Italie, oui, on vous passera une commande, par exemple pour un opéra à la Scala de Milan quand vous aurez 70 ans, et il m'apparaît qu'ici, le milieu grouille et que les interprètes sont de premier ordre.»

Néanmoins, le grand Luciano Berio lui a commandé une oeuvre pour l'orchestre de l'Academia Nazionale di Santa Cecilia, dont il est maintenant le directeur artistique. Il tourne la tête, rougit un peu. «J'ai eu de la chance.» La chance, au fond, c'est nous tous qui l'avons: celle de pouvoir assister à l'éclosion d'un créateur aussi raisonné que sensible. Il y a là, grâce à ce forum, une affaire à suivre pour nous, le public, car Luca Antignani n'a rien d'un créateur qui se fera arrêter par le premier obstacle sur lequel il butera.