Alechinsky et les poètes

Dès sa rencontre avec les membres du groupe Cobra, Pierre Alechinsky a entamé un échange fructueux avec plusieurs écrivains autour de lui. Autant le peintre développe un rapport physique avec le trait comme la couleur, autant l'auteur développe un lien semblable avec les mots. Dans cette exposition, la littérature occupe nécessairement une place centrale. Quelques exemples parmi tant d'autres.

Même s'il n'a jamais reçu l'estime qu'il mérite, le poète Christian Dotremont fut en quelque sorte le porte-parole des peintres jusqu'à son décès, en 1979. Tout au long du parcours d'Alechinsky: 50 ans d'imprimerie, le nom revient à maintes reprises. Alechinsky a d'ailleurs souvent fait appel à ses amis pour des travaux à quatre mains, comme en une sorte de va-et-vient entre la lisibilité et la visibilité. Les «logogrammes» s'inscriront dans cette mouvance. À ce sujet, Pierre Descargues écrit: «Dans ses logogrammes, il a tracé la voie qui donna à l'Occident ce que l'écriture d'Extrême-Orient était seule à posséder. On l'a vu: en Chine et au Japon, l'idéogramme figure. Les logogrammes ont fait que l'écriture occidentale peut également figurer. L'idée, proche de la pensée de Gaston Bachelard, était que la matière du tableau est capable en elle-même de créer des images, capable d'imaginer. Et Dotremont a fait que la matière de l'écriture, elle aussi, a eu la possibilité de créer des images.» Parmi les oeuvres sélectionnées pour le Musée du Québec, on remarque la superbe Feuille orée (1972) ainsi que Brassée sismographique, qui date de la même période. Un travail magnifique où les couleurs, l'impression et les formes sinueuses sont portées par un même souffle.

On pense également aux aphorismes de Salah Stétié, imagés et mis en pages par Alechinsky dans une suite de cinq estampes. Intitulé 5 dans ton oeil, cette oeuvre qui date de 1998 renvoie d'ailleurs à une pensée révélatrice: «Il faudrait écrire (ou dessiner) avec un crayon entravé. La vérité est dans le balbutiement.» Que dire aussi de La Volturno (1989), qui réunit une soixantaine de dessins originaux pour l'ouvrage du même nom paru chez Fata Morgana? Pas plus tard que l'année dernière, l'artiste belge réalise une peinture monumentale juxtaposée à un poème d'Yves Bonnefoy sur le pignon du 38 de la rue Descartes à Paris. Au milieu des années 70, il travaillera avec Dotremont à la confection d'un immense paravent de cinq mètres de long, Abrupte fable, cinq feuilles marouflées sur toile, hautes de 2,80 mètres. C'est dire la confiance que le peintre accordait à ses proches. André Balthazar dira dans un texte intitulé «De Pierre à Alechinsky - Miettes et brindilles»: «[...] chez Pierre Alechinsky, le geste parle beaucoup, sur la toile et le papier, les mots aussi, souvent tout proches. Mots qui même écrasés, effilochés, écartelés en divers sens, ne perdent jamais la tête et n'oublient pas leur moelle, ni leurs arêtes. Prêts à servir, sans dictionnaire, l'idée (le signifié, comme disent les philololos), souvent dans le filigrane d'une arrière-pensée.» Une expérience qui invite au sublime.

D. C.