Éric-Emmanuel Schmitt au-delà du kitsch

Photo: Jacques Grenier

Si l'écrivain de L'Évangile selon Pilate et de Ma vie avec Mozart est de passage à Montréal, ce n'est pas pour lancer un nouveau livre, lui qui en pond pourtant à fière allure. Éric-Emmanuel Schmitt s'est fait cinéaste avec Odette Toulemonde.

Autobiographique dans l'esprit, inventé quant au reste, ce premier long métrage de l'auteur français est sans doute une catharsis. Il n'en nie pas l'éventualité. Comme il accepte l'étiquette de «feel good movie».

Odette Toulemonde lui fut inspiré par la lettre d'une admiratrice qui lui écrivit sur un papier à lettre ridicule, avec un coeur de mousse rouge à l'intérieur, une missive extrêmement touchante. Au départ, le kitsch des vêtements de cette femme l'irritait, comme son coeur de mousse. Il aurait préféré avoir des admiratrices plus raffinées. Puis l'humanité de la lettre l'a jeté à terre.

«Cette femme, je ne l'ai jamais revue, mais elle m'a inspiré l'idée du film, dit-il. La lettre de l'admiratrice est de mon cru, pourtant.»

Immersion totale

Le parcours de cet écrivain est en soi atypique. Il a peut-être sept vies, tel un chat, et vient d'entrer dans sa troisième incarnation de créateur. D'abord adulé de l'intelligentsia comme auteur de théâtre, puis adoré des foules en tant que romancier plus commercial, voici qu'il entame une carrière de cinéaste.

«Tout ce qui est populaire est sous-estimé, estime-t-il. Quand j'écrivais des pièces de théâtre qui tiraient à 4000 exemplaires, la critique criait au génie. À 40 000 exemplaires, elle m'accordait du talent. À 400 000 et plus, je suis devenu une baudruche.»

Dur de devenir suspect aux yeux d'une critique élitiste qui vous a jadis porté aux nues... D'où ce récit.

Odette Toulemonde raconte l'histoire d'un écrivain à succès (Albert Dupontel), démoli à la télé par un critique en vue, trompé par sa femme, en dépression nerveuse, qui finit par se réfugier en province chez une admiratrice naïve qui a trouvé la clé du bonheur (Catherine Frot).

Précisons que la nouvelle Odette Toulemonde, qui fait partie d'un recueil publié chez Albin Michel, a été écrite après le film. L'univers mis au monde à l'écran y est condensé.

Éric-Emmanuel Schmitt déclare avoir refusé le concours d'un assistant technique même s'il était néophyte en réalisation. «Mais j'ai eu droit à quatre mois de préparation avec des techniciens experts. On a découpé chaque scène du scénario. Et puis je suis cinéphile. Plusieurs amis cinéastes m'ont donné des conseils. J'ai lu un tas de livres sur la question.» Bain d'immersion, donc.

Catherine Frot a joué plusieurs figures à la Bécassine, dans Un air de famille et Les Soeurs fâchées, entre autres.

«Elle est une des rares actrices françaises à maîtriser cet art de porter un personnage naïf sans le rendre ridicule. Ce registre du beau naïf est plus courant chez les acteurs masculins, poussé à son sommet par Bourvil et Villeret. Par Dupontel aussi, mais dans mon film, il était le clown blanc et Catherine Frot, l'auguste.»

Le personnage d'Odette Toulemonde, mère de jeunes adultes pas toujours faciles, il l'a inscrit à Charleroi dans un décor intérieur de papier peint avec amants s'étreignant au crépuscule et collection de poupées.

«Plus personne n'ose se moquer des pauvres, constate l'écrivain, mais tout le monde se moque de la culture du pauvre. Un regard sans considération est posé sur ce kitsch. Oui, c'est ringard, mais il faut aller plus loin. Odette embellit tout. Sa générosité est infinie.»

On ne voit pas souvent Bruxelles filmé de cette manière, du moins le Bruxelles de l'image d'Épinal. «J'ai pu filmer la Galerie de la Reine, rare privilège qui me fut accordé par la mairie de la ville. Je voulais montrer le Bruxelles d'Odette. Celui qui la fait rêver.»

Des effets spéciaux, des scènes mêlées de fantastique s'entremêlent au récit. Plusieurs comparent son film à Amélie Poulain, pour cette héroïne optimiste et généreuse, pour la fantaisie visuelle aussi. «Je me suis contenté de filmer les métaphores qui venaient sous ma plume, déclare Schmitt. Le fait d'être écrivain m'a donné une liberté de faire des choses surréalistes. Quand Odette est heureuse, elle s'envole. Son monde est dans son imagination.»

Il avoue avoir trouvé jubilatoire de faire dire à Jacques Weber (en critique féroce) un texte de salaud. «Je comprends que les critiques éprouvent du plaisir à écrire des horreurs pareilles. Ce personnage représente tout ce que je dénonce. J'ai été pour ma part poussé par Bernard Pivot, qui était un passeur, un ouvreur de portes, pas un démolisseur.»

Éric-Emmanuel Schmitt s'attend à un mauvais accueil critique, pour avoir fait un film sur la joie, en une ère de cynisme.

Mais il n'a pas dit son dernier mot au cinéma, se propose d'adapter un de ses livres déjà écrit. Il lance par ailleurs en septembre un nouveau recueil de nouvelles: La Serveuse d'Ostende, cinq histoires sur la place de l'imaginaire dans nos vies, dans la lignée optimiste d'Odette Toulemonde...

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