Vitrine du disque - Pearl Jam dérape

Avec un titre pareil, Riot Act, on aurait cru Pearl Jam de retour sur le sentier de la guerre, on aurait imaginé que le groupe aurait retrouvé la fougue des fers de lance de la génération grunge qu'ont été Ten et Vs, en plus de l'essentiel chronique intérieure qu'avait été Vitalogy. On savait la rage, celle de State Of Love And Trust, peut-être leur meilleur morceau, loin derrière, mais la référence à la loi britannique de 1715 est aussi ambiguë que cet album aux saveurs imprécises. Pearl Jam, appuyant le texte de la loi contre les attroupements? Surprenant.

Il sera préférable de se rabattre sur l'expression «to read the riot act to» pour y trouver du sens, la formule désignant l'ordre de cesser de faire un geste jugé répréhensible.

À l'intérieur, les textes d'Eddie Vedder demeurent aussi incisifs, les musiques qu'il signe sont parmi les plus marquantes de l'album. Mais chacun apporte de l'eau au moulin, les Jeff Ament (basse), Stone Gossard (guitare), Mike McReady (guitare) et Matt Cameron (batterie) s'échangeant les textes et la composition et semblant pousser la barque dans des directions opposées. Plus proche de Crazy Horse que de la pulsion première qui a fait un malheur aux débuts de la formation, Riot Act est un album complexe, fascinant, mais qui manque cruellement de canalisation. Vedder et consorts reviennent avec des mélodies et des riffs qui magnétisent au moment de l'écoute mais qui, à tout moment, décrochent, détalent, manquant en fait de conviction.

Les trois premiers titres de l'album, Cant Keep, Save You et Love Boat Captain (un des meilleurs textes de Vedder, une référence directe à la tragédie du festival de Roskilde à l'été 2000), proposent une sorte de trilogie pour écorchés, dans la tradition de ce que Pearl Jam a fait de mieux. Par la suite, l'album dérape, manque de direction, défend mal une foule d'idées passionnantes mais rarement développées (comme cette guitare syncopée sur You Are) qui cohabitent avec des riffs usés à la corde et que Vedder, pas toujours des plus persuasifs, peine à transcender de sa voix si singulière. Malgré des réussites relatives comme I Am Mine, qui tourne depuis un moment sur les ondes, et la très accrocheuse Green Disease (au texte pourtant simpliste), l'album semble n'avoir pas été suffisamment travaillé. Aux racines folk, très belle, Thumbling My Way, ou encore, en finale, All Or None, deux pièces paisibles, résignées, réussissent là où certains morceaux plus animés, touffus, s'égarent.

Il s'agit du dernier disque à l'actuel contrat de Pearl Jam avec Epic. Ces directions multiples trouveront-elles plus tard leur point de fuite? Avec une finale sur ces mots — «It's a hopeless situation / And I'm starting to believe / That this hopeless situation / Is what I'm trying to achieve» —, aussi ambivalents que le reste de l'album, on peut espérer le pire comme le meilleur de la part de la formation rock la plus importante aux États-Unis depuis les années 90. C'est peut-être là que mène la lecture du Riot Act.

Bernard Lamarche

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Francophone

BRÛLE

Miossec

(Pias-Sélect)

Trop intime ou fragile, le country-folk plutôt grave de Miossec. En France, on lui reproche parfois ses manières un peu brusques. Au Québec, le Brestois demeure pratiquement un inconnu dans le merveilleux monde de la chanson à texte. Ce quatrième album (un premier vraiment bien distribué ici) changera-t-il quelque chose au dilemme? Il faut dire que Brûle reprend à la façon de Boire (paru en 1995): des pièces tordues et obsessionnelles qui privilégient une concision très acoustique. On découvre une honnêteté presque gênante dans cette manière de sentir l'amour et la crainte. Dès les premières paroles de la chanson éponyme, Christophe Miossec prévient, d'un ton sérieux: «Tout luit, tout brille mais rien ne brûle / Tout brille, tout scintille mais rien ne se consume / C'est comme ça, c'est ainsi, tout s'envie / Tout a un prix, tout se calcule.» L'avertissement demeure nécessaire afin de suivre de près ces histoires qui se concentrent essentiellement sur le «sujet inabordable» qu'est l'amour. Un peu plus lourd que Dominique A, l'urgence émotive chez ce personnage dans la trentaine risque aussi de déplaire. Prétentieux ou sincère, Miossec? À vous de choisir.

David Cantin

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Rock'N'Roll

WHIP IT ON

Recorded in Glorious

Bb Minor

The Raveonettes

The Crunchy Frog (Sony)

The Raveonettes. Une guitare électrique. Une basse. Une batterie. Un gars, une fille. Et un accord. Un seul accord. Si bémol mineur. C'est tout ce qu'il faut pour jouer du rock'n'roll. Tout est dans la manière et l'attitude. Suffit d'asséner le si bémol mineur suffisamment fort, de répéter l'accord frénétiquement, de varier (un peu mais pas trop) la suite, de plaquer dessus des textes avec des mots ronflants comme fever ou attack, d'enregistrer le tout dans une immense caverne d'écho, et voilà. Rock'n'roll! Bonheur! Mal aux oreilles! Famili-Prix!

Fameuse démonstration minimaliste que ce minidisque (EP) de huit titres qui nous arrive du Danemark via les États-Unis. Paru chez les Danois en mai, porté aux nues par un journaliste du Rolling Stone comme étant «la renaissance du rock de garage», happé illico par Sony qui relance maintenant le disque partout et même chez nous en attendant le premier long-jeu complet du duo (en cours d'enregistrement), Whip It On est exactement ce qu'il annonce: un coup de fouet au rock pataud d'aujourd'hui. Tels les Cramps aux belles heures punk d'il y a 25 ans, tels les Seeds, ? & The Mysterians et autres groupes-cultes des années 60, tels les rois de la guitare surf, tels les pionniers rockabilly dans les années 50, voici la preuve par deux (nommément Sune Rose Wagner et Sharin Foo) que le meilleur rock est encore et toujours le plus simple. Dès Attack Of The Ghost Riders, on est soufflé: plus cool, plus instantanément gagnant, plus dévastateur, plus résolument malpropre, t'exploses. Veronica Fever reprend là où Attack a laissé, et ainsi de suite jusqu'à Beat City, comme si la vie était un seul accord de rock'n'roll. Et si c'était vrai? Vivement l'album entier qu'on vive cette ferveur-là un peu plus longtemps. Sans bémol.

Sylvain Cormier

THE VINTAGE YEARS LIVE

Fleetwood Mac

Eagle (EMI)

Signalons cette merveille si banalement emballée qu'il y a de quoi passer outre. Fleetwood Mac, faut-il le rappeler, bien avant que Stevie Nicks et Lindsay Buckingham n'y débarquent avec leur pop californienne, a un jour été le fleuron du British Blues Boom, groupe au coeur duquel un fabuleux guitariste donna le meilleur de lui-même. J'ai nommé Peter Green, celui-là même qui remplaça Eric Clapton au sein des Bluesbreakers de John Mayall avant d'échouer sur le bateau du batteur Mick Fleetwood et du bassiste John McVie. Moins flamboyante embarcation que le Cream de Clapton, Bruce et Baker, ce Fleetwood Mac n'en fendait pas moins les flots avec une incroyable souplesse. Green, plus que quiconque, plus que Clapton, plus que Carlos Santana, maîtrisait l'art de la note soutenue. Ce qu'on appelle en jargon de guitariste du sustain. Sous ses doigts, cela dit sans trop exagérer, l'infini était presque à portée.

Cet enregistrement retrouvé d'un spectacle du Mac au Boston Tea Party en 1970 en témoigne plus qu'éloquemment. Écoutez là-dessus la version de Black Magic Woman, composition de Green rendue célèbre par le bon Carlos: c'était bel et bien un blues, et un blues qui saigne, en plus. Oh Well est encore plus impressionnant: tout Led Zep est dans cette extrapolation inspirée d'un motif blues. Écoutez aussi la guitare slide de Green dans Got To Move: aucun blanc-bec d'Angleterre ne s'est plus approché du Mississippi. Liquéfiant.

S. C.

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Compilation

DIGITAL DISCO

Artistes variés

(Force Inc. - Fusion III)

C'est une blague ou non? Quelle idée de la part d'un label aussi exigeant que Force Inc. de sortir une compilation pareille! Comme l'indique son titre, Digital Disco a la ferme intention de remodeler au goût du jour ce fléau de la fin des années 70. Ainsi, le label allemand a décidé de faire appel à des créateurs comme Swayzak, Luomo et Data 80 pour un album de micro-house imbuvable. En fait, certains peuvent croire que l'exercice est purement ironique et commercial. Toutefois, le côté kitsch devient drôlement prétentieux à la longue. On mêle le pire de la pop synthétique avec des voix moches par-dessus tout, sans oublier une légère dose de futurisme électronique. Cela donne des résultats affreux sur l'ensemble des 14 titres, à quelques exceptions près. On salue tout de même le funk minimal de Metro Area ou encore le remix du Deck The House d'Akufen par Matthew Herbert. Pour en arriver là, il faut par contre être prêt à encaisser une multitude de rythmes insignifiants et racoleurs. Il vaut mieux se fier au prochain Mike Shannon, également sur Force Inc. On espère que la techno du Montréalais ne prendra pas un tel virage.

D. C.

CLICKS & CUTS 3

Artistes variés

(Mille Plateaux-Fusion III)

Au fil des ans, le phénomène Clicks & Cuts est devenu une esthétique de travail davantage qu'une école de pensée (parfois trop stricte) dans l'univers de la musique électronique. On parle encore de glitch, de minimalisme, tout comme d'épuration complexe pour ainsi traduire le vocabulaire musical d'une panoplie de créateurs à l'ère du numérique. Beaucoup moins linéaire que la précédente, cette troisième compilation sur Mille Plateaux donne un excellent aperçu des artistes qui ne cessent de repousser les lois du laptop. Encore une fois, c'est au tour des excellents SND d'ouvrir avec un morceau où le r'n'b moderne, le hip-hop instrumental et la techno minimale s'unifient pour le mieux. Ailleurs sur les deux albums, on peut entendre des pièces inédites de Luomo (le surnom house de Vladislav Delay), Rechenzentrum, Tim Hecker ou Andreas Tilliander. On ne peut pas parler d'un son uniforme ou complaisant. Il y a sans aucun doute une marge énorme qui sépare les déconstructions kitsch de DAT Politics et les trouvailles microscopiques de alva.novo. De plus, ce choix diversifié permet un survol non exhaustif des pratiques les plus intéressantes dans un domaine où règnent la machine et l'invention créatrice. Une introduction judicieuse ainsi qu'un modèle à suivre.

D. C.

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Archives

GENE CLARK

Gene Clark

(Universal-Import)

Il faut parfois chercher longtemps avant de trouver la perle rare. Sorti en 1971, cet album en solo de Gene Clark est devenu un titre-culte à ranger quelque part entre If I Could Only Remember My Name de David Crosby et Grievous Angel de Gram Parsons. Finalement, la maison Universal réédite (en importation seulement, il faut le préciser) cet opus de country-folk qui n'a jamais reçu toute l'attention qu'il méritait. Plusieurs se souviendront qu'entre 1964 et 1966, Clark oeuvrait au sein des légendaires Byrds en compagnie de Roger McGuinn. Toutefois, à l'image de Parsons, Clark, qui avait même été recruté quelque temps dans la barque houleuse des Flying Burrito Brothers, s'est surtout épanoui seul derrière sa guitare avec cette voix aussi fragile que touchante. Excessif dans la vie quotidienne, ce précurseur aurait très bien pu se mesurer à un Dylan sur des pièces aussi mémorables que With Tomorrow ou For A Spanish Guitar: de telles chansons demeurent d'une beauté à couper le souffle. Aussi connu sous le nom de White Light, ce disque éponyme donnera le coup d'envoi à une carrière malheureusement trop discrète. Enfin, cinq inédits viennent agrémenter cette réédition essentielle. Un autre fleuron dans la plus pure lignée du Cosmic American Music. Un cadeau idéal pour le sympathique collègue Sylvain Cormier.

D. C.

FEMME X

Karin Clercq

(Pias-Sélect)

Jeune comédienne et maintenant chanteuse, on a déjà comparé, dans sa Belgique natale, Karin Clercq à des femmes aussi fortes que Françoise Hardy ou P J Harvey. Est-ce un service à rendre à cette fille qui se lance dans l'aventure périlleuse de la pop-rock en français? Contre toute attente, Femme X dépasse l'image un peu prévisible de la pochette: l'eau et les références symboliques (la position foetale) annoncent sans contredit les mêmes thèmes que To Bring You My Love (probablement le meilleur album de P J Harvey). Cette féline parle d'anonymat, d'infidélité et des contradictions que suscite la vie amoureuse. Pour les musiques, elle s'adresse à Guillaume Jouan (un fidèle collaborateur de Miossec), qui s'inspire des lignes bruitistes et abstraites de la musique électronique contemporaine afin de mettre au goût du jour ce rock moderne. Même si cette tension devient quelque peu agaçante à la longue, on retrouve pourtant une sensibilité orageuse chez Karin Clercq. Des extraits tels Les Petites Errances, Douce ou Grise annoncent une écriture qui promet. Loin d'être une révélation, mais tout de même...

D. C.

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Électro

TATI - LES REMIXES

DE MR UNTEL

Mr Untel

Les Films de mon oncle - Naïve

Pas une mauvaise idée. Les bruits singuliers et musiques d'ambiance volontairement anodines des bandes sonores de films de Jacques Tati couchées sur lit d'electronica et de rythmes machiniques par un certain Mr Untel: étrangeté pour étrangeté, le mariage est heureux. Ça colle et on décolle. Et toutes sortes d'images surgissent et on se surprend à voir le monde en cinérama. Qui plus est, le contenant en format digipack est bath, et le livret est composé de splendides photos des films. Rien d'autre à dire, sinon que le site auquel l'album renvoie (www.tativille.com) est aussi déconcertant que fascinant. À la tonton Tati.

S. C.

SLIGHT OF HAND

Mike Shannon

(Force Inc.-Fusion III)

Alors qu'on pouvait s'attendre au pire après Digital Disco, l'étiquette allemande Force Inc. se reprend, en quelque sorte, avec cette sortie du Montréalais (d'origine ontarienne) Mike Shannon. Slight of Hand reprend là où les pièces de Montreal Smoked Meat et Mutek 2 laissaient entrevoir une manière de remodeler les contours du techno. Sur ce premier album complet, le patron de Cynosure Recordings met à l'épreuve les limites contraignantes du genre grâce à un certain besoin de mêler les cartes. Comme l'évoque la pochette, le créateur préfère garder l'anonymat et s'offrir peut-être la main chanceuse. Du son de Detroit à la micro-house la plus pointue, Shannon tire toutes les ficelles pour faire de ce survol un périple qui fait autant réfléchir que danser. Sans vouloir réinventer les règles de la techno, il se permet tout de même des écarts de conduite assez judicieux. Les rythmes sont filtrés, répétitifs, donnant parfois l'impression d'un mix continu. On ne sent pas non plus la formule derrière ce collage fort pertinent. Slight Of Hand démontre tout le potentiel d'un artiste local qui mérite d'être entendu.

D. C.