Jean-Pierre Perreault, 1947-2002 - Rejoint par la mort

C'est par un incommensurable respect que certains des principaux acteurs du milieu québécois de la danse contemporaine ont réagi à la disparition du chorégraphe Jean-Pierre Perreault. Commentateurs, organisateurs et confrères se sont dits attristés par ce décès et commencent à mesurer le vide profond laissé par le départ du chorégraphe de L'Exil - L'Oubli. Michèle Febvre, Chantal Pontbriand, Édouard Lock et James Kudelka s'accordent à dire l'immensité de cette perte.

Professeure au département de danse de l'UQAM, Michèle Febvre, qui a dirigé la monographie consacrée à Perreault et publiée par les éditions Les Heures Bleues en février dernier, a soutenu que le Québec doit rendre un «très grand hommage à ce grand monsieur». Si Joe est un emblème de l'esthétique de Perreault, Mme Febvre considère à titre personnel les pièces Nuit et Lieux-dits «comme des moments bénis de cette période», celle du milieu des années 80. «C'étaient des pièces plus réduites en termes de danseurs, mais avec ce travail sur l'espace, sur le rapport des gens entre eux. Lorsqu'on connaît bien toute l'oeuvre, on constate qu'il y a plein de métaphores, de petites histoires, de destins. La présence de la mort est constante dans son travail», a expliqué la professeure.

Le peintre

Dans un autre ordre d'idées, Mme Febvre a souligné qu'on n'a «pas encore mesuré l'importance autonome de son travail en arts visuels». Les scénographies élaborées de Perreault étaient bâties selon une approche personnelle du dessin, à partir duquel il nous avait révélé pouvoir «diriger le trafic dans ses oeuvres». «On se plonge dans ses tableaux et ses dessins, on se rend compte qu'ils vivent tout seuls, même si c'était un tremplin de l'oeuvre chorégraphique, un écrin créateur.»

Pour Chantal Pontbriand, directrice du Festival international de nouvelle danse (FIND), Joe «constitue un chef-d'oeuvre dans le répertoire international». Pour elle, Perreault n'avait rien d'un «styliste». Il a réussi à développer son propre langage et «une ligne de pensée qu'il a su maintenir d'un bout à l'autre». Son travail des mouvements de masse, son habileté à travailler la scénographie pour en faire une installation, ses éclairages aussi, sont pour elle mémorables, mais le travail du son, «le son corporel», est une dimension dont il faudra se souvenir.

«Il y a une dimension très québécoise dans son travail, qui exprime un rapport unique à la terre, a ajouté Mme Pontbriand. Tout le mouvement chez Jean-Pierre, en rapport avec le sol et la masse, est à lier avec le Québécois qui s'efforce de sortir de l'anonymat dans ces années-là et encore aujourd'hui, alors qu'on cherche un modèle québécois.» Pour Mme Pontbriand, le travail de Perreault exprime ce besoin du peuple québécois d'exister. «C'est pour ça que son travail est important et qu'il fera date, en raison de la dimension politique qui ressort et qui demande à être soulignée. Ce travail peut être régénérant dans le contexte actuel.»

Joint à Paris, où il séjourne en raison de la récente création d'AndréAuria à l'Opéra de Paris, Édouard Lock, visiblement bouleversé, a rappelé ses contacts avec Perreault au début de sa carrière. «J'ai entrevu M. Perreault lorsque j'étais étudiant. Il était frappant par sa beauté physique, sa manière de bouger, de danser. C'était un danseur très talentueux et charismatique. C'est un artiste qui avait une vision, qui était inspiré et courageux. Il a fait confiance à sa vision, même si elle pouvait être contraire à l'esprit du temps. Il a su s'impliquer dans le milieu et dans le contexte social, tout en préservant son autonomie artistique.» Aux yeux d'Édouard Lock, l'impact de l'oeuvre de Perreault sera de longue durée. «C'était quelqu'un que j'admirais. Il va nous manquer beaucoup.»

Riche héritage

Multiple, l'héritage laissé par Perreault n'apparaîtrait pas nécessairement là où il est attendu. Certains chorégraphes qui ont aujourd'hui une signature très nette, comme Louise Bédard, Sylvain Émard ou Danielle Desnoyers, ont pu, après avoir travaillé avec Perreault, avoir «des traces perreaultiennes dans leur travail. Mais je ne m'avancerais pas trop là-dessus», a commenté Michèle Febvre. Un des legs du chorégraphe pourrait résider dans le fait que le milieu a pu prendre la création davantage au sérieux à son contact. «C'est le premier qui a vu grand, a résumé la professeure. Il ne voulait pas faire de concessions à la médiocrité, ne voulait pas que la danse soit vue comme un parent pauvre.» Il a défendu cette ampleur avec une âpreté que certains ont pu confondre avec un trop-plein d'ambition. «Il a eu le désir que le milieu de la danse s'organise», et la multitude d'artistes à avoir travaillé avec lui ont été en rapport avec cette manière d'être exigeant.

Un soutien

Selon la directrice du FIND, c'est de chez Perreault qu'est sorti le plus grand nombre de chorégraphes de la deuxième génération: Hélène Blackburn, Desnoyers, Émard, Bédard, pour ne nommer que ceux-là. Mais «son héritage n'est pas tyrannique. Il a su encourager des gens différents de lui». Chantal Pontbriand retient la création de la Fondation Perreault comme étant majeure, une première au Québec, qui lui a permis de créer des chorégraphies originales. «Comme Perreault a été soutenu par Jeanne Renaud, il a épaulé plusieurs autres chorégraphes.»

Il y a deux ans, James Kudelka, directeur artistique du Ballet national du Canada, a invité Perreault à travailler avec sa troupe à Toronto. Celui qui a habité Montréal entre 1981 et 1991 a vu les premiers pas de Joe à l'Université du Québec à Montréal. «Je l'ai vu se transformer comme artiste, révèle-t-il. L'esprit dans lequel il travaillait et son grand respect pour les artistes sont remarquables.»

En s'installant à Toronto et en devenant directeur, Kudelka a pu mesurer l'importance de Perreault comme chorégraphe. «Je voulais que mes danseurs aient une idée de sa manière englobante ["holistic"] de travailler. On a dû tout bousculer dans notre compagnie pour accommoder sa manière de travailler. Ç'a été une grande collaboration entre nos danseurs et lui. Il y a eu des résistances au début, mais ils ont trouvé en eux la générosité permettant de voir la danse autrement. Il était si charmant comme chorégraphe que les danseurs ont beaucoup appris. Ils se sont ouverts énormément.» M. Kudelka aurait voulu inviter Perreault de nouveau pour «qu'il travaille à notre manière, avec des pointes». Cette nouvelle expérience n'aura jamais lieu.

Le cahier Culture du Devoir du samedi 14 décembre publiera un hommage à Jean-Pierre Perreault.