Le Cirque du Soleil se replie

Le Cirque du Soleil (CS) tue dans l'oeuf son projet de complexe récréotouristique de Montréal et condamne du même coup tous les autres «complexes cirque» qu'il souhaitait développer dans les grandes capitales du monde. Pour justifier son choix, la multinationale invoque «les risques et les compromis potentiels».

Cette annonce, faite hier après-midi par voie de communiqué, signale un repli stratégique de l'entreprise québécoise vers ses activités de base. À l'avenir, le CS entend privilégier uniquement le développement et la mise en circulation de spectacles, mais aussi de produits dérivés: disques, films et autres émissions pour la télévision.

Le Cirque du Soleil possède quelques salles permanentes aux États-Unis, notamment à Las Vegas, où elle veut en ajouter deux à la paire existante (O et Mystère). Les nouvelles créations présentées sous chapiteaux fixes seront mises en scène par René-Richard Cyr et Robert Lepage. Le Cirque du Soleil a été créé en 1984. Depuis, ses spectacles ont attiré plus de 30 millions de spectateurs de 130 villes du monde.

Rappelons qu'un autre complexe du Cirque du Soleil, développé à Londres celui-là, est tombé il y a environ un an. L'affaire, dépassant le milliard de dollars, était en plan avec Parkview International pour l'ancienne centrale électrique de Batttersea.

Le projet montréalais, sur lequel s'était depuis repliée la multinationale, se présentait comme un «laboratoire», un «prototype» pour les «complexes cirque» restant dans les cartons pour des villes comme New York, Tokyo, Paris, Barcelone ou Berlin. Le labo était évalué à 100 millions de dollars. Il s'agissait de développer un hôtel, un restaurant, un spa ultramoderne, une salle de spectacles et des galeries d'exposition en plein coeur de la ville.

Une entente avait été signée avec l'UQAM pour la location à très long terme d'un terrain situé à l'angle des rue Sherbrooke et Saint-Urbain.

L'idée du prototype, lancée en 2000, faisait l'objet d'une étude de faisabilité et de recherche de financement depuis décembre dernier. La Société générale de financement (SGF), «le bras industriel du Québec», promettait d'injecter 25 millions dans l'aventure. Le couperet a été lâché à la fin de la semaine dernière par le conseil d'administration du CS.

«À voir comment se comportent tous les marchés et surtout l'industrie de l'hôtellerie, en regardant ce qui se passe dans le monde, on s'est dit que ce n'était pas le bon temps pour commencer à diversifier nos activités», explique Renée-Claude Ménard, porte-parole du Cirque du Soleil. Encore un effet pervers des attentats du 11 septembre? «On serait une victime si on avait démarré quelque chose, si on avait amorcé la construction par exemple. Ce n'est pas le cas. Simplement, on observe que ce n'est pas le temps de se lancer dans la diversification, avec ce type de projet.»

Les études de faisabilité ont été réalisées par les services économiques du Cirque et des experts de la SGF. Elles ne seront pas rendues publiques. «Notre force essentielle concerne le développement de contenu créatif, dit Mme Ménard. Le reste ne nous concerne plus.»

La SGF parle également de risques trop élevés. «Les projets étrangers et le projet montréalais sont tombés en même temps parce qu'ils étaient liés, dit Jean-Yves Duthel, porte-parole de la Société générale. Depuis l'automne, les risques ont augmenté. Les gens voyagent moins. Le rendement voulu n'était plus forcément au rendez-vous.» M. Duthel observe aussi que les projets récréotouristiques sont beaucoup plus difficiles à évaluer et à mener à terme que dans certains autres secteurs industriels.

Chose certaine, l'UQAM perd un partenaire de taille pour la réalisation de son pavillon des sciences biologiques sur le site maintenant abandonné par le CS. L'université voulait louer à long terme une bonne partie du terrain pour dix millions, soit le quart de la somme nécessaire à la construction du nouveau pavillon. L'entente signée en novembre 2001 arrivait à terme à la fin de ce mois.

«Nous avons d'autres partenaires et nous sommes tout de même très confiants de pouvoir aller de l'avant avec notre projet de pavillon», affirme Roch Denis, recteur de l'UQAM. Québec a promis 20 millions. Et l'UQAM espère en amasser une dizaine d'autres avec la vente d'un immeuble, rue Saint-Alexandre, au centre-ville. «Si le Cirque avait compté pour la moitié de nos budgets, je serais inquiet. Dans les circonstances, nous allons trouver une solution», ajoute le recteur, qui espère toujours inaugurer son nouveau pavillon scientifique en septembre 2005.