L'Entrevue - Un sentiment d'urgence en architecture

Mirko Zardini
Photo: Agence Reuters Mirko Zardini

Rien ne destinait Mirko Zardini, un architecte milanais qui a passé plus de 15 ans à la barre des célèbres revues d'architecture Casabella et Lotus International, à chausser les souliers naguère occupés par Phyllis Lambert, la vénérable fondatrice du prestigieux Centre canadien d'architecture (CCA).

«Je n'avais jamais pensé diriger une telle institution», avoue d'emblée le nouveau directeur du CCA, nommé en novembre 2005. «La première fois qu'on m'a demandé, j'ai refusé. Puis, la deuxième fois, j'ai trouvé Mme Lambert tellement courageuse de revenir à la charge que j'ai fini par dire oui», ajoute le protégé de la grande dame, qui a cédé la barre du CCA après 10 ans mais qui continue de s'intéresser à la recherche.

Choisi parmi la crème de la crème, l'architecte a remporté plusieurs prix d'architecture en Europe et a enseigné aux écoles polytechniques de Zurich et de Lausanne, à l'Université de Venise et à Harvard. S'il a finalement succombé à l'invitation, dit-il, c'est que le CCA n'est pas un musée comme les autres. Son parti pris avoué pour la recherche, surtout celle qui vise à trouver des réponses aux problèmes que la société de demain posera au monde de l'architecture, est unique.

«Contrairement à beaucoup d'autres musées d'architecture, il n'y a pas ici seulement des collections locales, mais internationales. Derrière le CCA, il y a non seulement l'idée d'être un musée, mais aussi d'être un centre d'informations où les architectes viennent faire de la recherche», insiste-t-il.

D'ailleurs, le CCA détient une des bibliothèques spécialisées en architecture les plus fournies au monde, qui inclut non seulement des ouvrages et une impressionnante collection photographique, mais aussi des milliers de documents archivés de plusieurs projets architecturaux.

À preuve, le CCA détient tous les documents d'archives des projets effectués par Peter Eisenman, une sommité mondiale en architecture et une figure de proue du déconstructivisme, aux côtés des Frank Gehry, Daniel Libeskind et Rem Koolhaas. Récemment invité au CCA, le New-Yorkais Eisenman a notamment signé le Mémorial de l'holocauste à Berlin ainsi que le Centre culturel de Saint-Jacques-de-Compostelle.

En plus d'archiver les plans de bâtiments importants, le CCA recueille les esquisses, les correspondances, les échantillons des matériaux utilisés, bref tout ce qui peut témoigner de la démarche poursuivie par l'architecte dans l'élaboration d'un projet, ajoute son fervent directeur.

Mi-américaine, mi-européenne, Montréal est aussi un terreau multiculturel fertile pour la recherche, notamment à cause de son passé récent qu'affectionne tout particulièrement Mirko Zardini. L'architecte italien dit notamment s'identifier au travail de Cedric Price, un architecte londonien des années 70 dont le CCA détient les imposantes archives, avec plus de 7000 dessins, 30 maquettes et 55 mètres linéaires de documents.

À son avis, le CCA doit être un vibrant laboratoire d'idées, capable de jouer un rôle actif et intellectuel majeur dans l'évolution de la pratique architecturale.

«L'histoire ne se termine pas au XIXe siècle. Le passé, c'est aussi hier», affirme M. Zardini.

«Ma première exposition parlait des années 60 et notre exposition de l'automne s'intéressera à des problèmes d'aujourd'hui, en abordant l'impact sur l'architecture qu'a eu la crise du pétrole des années 70», explique-t-il.

Malgré son attachement à la vieille Europe, Mirko Zardini est résolument tourné vers l'avenir et la redéfinition du rôle de l'architecte dans la société.

«La position du CCA n'est pas conventionnelle. Si j'ai accepté de diriger ce musée, c'est aussi parce que nous avons une responsabilité morale et intellectuelle de dire des choses», ajoute celui qui a invité, en juin dernier, Peter Eisenman et Rem Koolhaas à venir débattre du sentiment d'urgence en architecture. Car urgence il y a, insiste Mirko Zardini.

À son avis, l'évolution de la société oblige aujourd'hui les architectes à trouver des réponses aux problèmes liés à l'environnement, à la technologie et au logement. «L'architecture doit donner des réponses à toutes ces questions, de façon nouvelle», assure-t-il.

D'ailleurs, ce dernier se montre plus ou moins intéressé par les grands édifices flamboyants, érigés à coups de millions, qui font éclosion dans les riches capitales de la Chine et de Dubaï. «Le futur de l'architecture, ce n'est pas le star-system, c'est autre chose. Je ne sais pas quoi exactement, mais une façon différente de reconnaître le monde», insiste M. Zardini.

«L'architecture doit aussi être humble et capable d'entrer dans les questions de la vie quotidienne», ajoute-t-il, persuadé que des projets visant à créer des rues piétonnières dans des villes polluées et surpeuplées de la Chine ou de l'Amérique latine ont beaucoup plus de répercussions positives et fondamentales sur les habitants que l'érection de grands édifices publics.

«Parfois, de petits projets stratégiques ont la capacité de changer toute une ville. Il faut avoir une vision pour cela», plaide-t-il.

Bien que tout récemment installé à Montréal, le directeur du CCA a déjà fait siennes quelques icônes montréalaises, qu'il dit préférer entres toutes. Interrogé sur ses favoris du paysage montréalais, il opte pour des garages dessinés par Mies Van der Rohe, la Place Ville-Marie de Ming Pei, le tout nouveau Quartier international et le nouveau pavillon Schulich de l'École de musique de McGill.

Appelé à livrer son appréciation du développement urbain à Montréal, le directeur du CCA reste diplomate. Alors que certains observateurs ont déjà comparé certains recoins médiocres de la métropole au Kazakhstan et que le débat sur la saleté de la ville a soulevé tout un tollé, Mirko Zardini se contente de déplorer le manque de vision globale qui affecte le développement de la plus grande ville du Québec.

«Je trouve qu'il y a à Montréal des projets intéressants, mais pas encore une vraie discussion sur l'allure générale de la ville», relève le directeur du CCA, qui pense que la vision d'une ville doit inclure toute la zone péri-urbaine, trop souvent négligée et enlaidie par des voies d'accès.

Beaucoup reste à faire pour donner une nouvelle identité à la métropole, pense-t-il. «En 1970, il y avait une vision claire du futur. Il y a eu Expo 67 et des idées novatrices comme le métro et Habitat 67. Depuis, il y a eu beaucoup de discussions sur la préservation et la restauration de bâtiments, mais ce n'est pas suffisant. Il faut développer une vision de toute la zone urbaine», plaide-t-il.

«Et nous aimerions que le CCA puisse contribuer à cela», ajoute ce brasseur d'idées.