Transformer le paysage

Chaque année, la publicité nous le rappelle: le Québec est une terre de nature, de paysages. On y viendrait pour ses grands espaces, pour y parcourir ses forêts et se glisser sur et dans ses lacs. Et le rêve des citadins qui habitent le territoire consisterait pour une saison estivale en un simple séjour d'été à la campagne ou en villégiature. Mais l'été peut-il aussi être culturel?

Peu de Québécois visitent Williamstown, cette ville sise au nord du Commonwealth du Massachusetts, à moins de trois heures de voiture de Montréal. Pourtant, ne trouve-t-on point là accessibles, et gratuitement de novembre à avril, plus de 40 tableaux de Renoir, des Monet, des Van Gogh et, entre autres chefs-d'oeuvre, un rare Piero della Francesca exposé sur le territoire nord-américain? En valeur, la collection là rassemblée fait rougir, par sa qualité aussi, nos musées d'ici.

Et qui n'a pas visité le Sterling and Francis Clark Art Institute (tel est le nom de cette institution établie dans cette ville qui abrite aussi des collèges prestigieux) aura encore une meilleure raison de le faire à l'automne 2008, après l'agrandissement projeté. Car des travaux sont en cours de réalisation au moment où on fait connaître un deuxième programme de nouvelles constructions dont l'ouverture au public est prévue, dans ce cas, pour 2013.

Une petite ville en Nouvelle-Angleterre, donc, mais un grand musée. Tout comme à West Point, sur les rives de l'Hudson dans l'État de New York, où la Dia Art Foundation a établi son site permanent d'exposition.

Et comme s'il n'y avait déjà pas assez de musées et de lieux d'exposition dans la grande région de la métropole américaine, sur la seule île de Manhattan, on annonce l'ouverture d'un nouveau lieu pour le New Museum of Contemporary Art à l'automne, un Museum of American Finance (toujours cet automne), tout comme le Museum of Arts and Design, le Museum of Chinese in the Americas et le National Sports Museum pour 2008, le Museum for African Art et le World Trade Center Memorial Museum en 2009, avant d'inaugurer le nouveau Cooper-Hewitt National Design Museum en 2010.

Dans la belle province

Pendant ce temps, au Québec, un ou deux agrandissements sont projetés, pour la capitale et la métropole. Quant aux régions, elles vivent de ressources maigres, et les nouveaux projets ont une longue vie... sur les tablettes des officines gouvernementales.

Au Québec, parle-t-on de tourisme culturel que cette société distincte met surtout à l'affiche son théâtre d'été et divers festivals saisonniers. Aussi, il ne faut pas se surprendre de voir la Société des musées québécois mettre en veilleuse ses annuelles journées portes ouvertes. Si elles se poursuivent toujours à Montréal (rendez-vous dans deux fins de semaine), les visiteurs potentiels pourront constater que, si les cimaises accueillent à l'occasion de nouvelles oeuvres, les espaces, eux, demeurent identiques: le nouveau directeur du Musée d'art contemporain aimerait bien augmenter la taille des lieux d'exposition, mais le seul nouvel espace qu'il occupe, deux ans plus tard, est toujours celui de la parole.

De ce constat, on pourrait donc déduire que le plus vieux lieu d'établissement européen en Amérique du Nord n'a rien à montrer, que la chose soit ancienne, contemporaine ou actuelle. Car ce Québec dont on parle ici est en fait un territoire bien maigre en ressources muséales.

Même dans ses grands centres, un visiteur a de la difficulté à se mettre dans les yeux l'histoire de ce coin de terre, telle que les objets, artistiques ou culturels, pourraient la raconter. Voudrait-on vivre l'histoire de l'art d'après-guerre, au temps de l'implantation de ce qui a pour appellation l'art abstrait, que c'est seulement par bonds dans des lieux divers qu'il serait possible de s'en faire une image, qui demeurerait toutefois toujours incomplète.

Des projets modestes

On connaît l'explication à un tel état de fait: les gouvernements locaux n'ont pas d'argent et les institutions financières, comme les grandes entreprises, ont d'autres priorités. Qu'en est-il en fait de la collection de la Banque nationale? Qui est invité à visiter celle de Loto-Québec ou souhaite le faire? Et ce n'est pas ici qu'il est possible d'agrandir au même moment deux grands musées, comme cela se fait présentement à Toronto.

Et quand les expositions se succèdent, comme cela se fait au Musée de la civilisation à Québec, cela a lieu avec des ressources modestes: un conservateur parisien admirait d'ailleurs ses confères d'outre-Atlantique pour leur capacité à produire une grande exposition avec un budget qui, dans la capitale française, n'aurait même pas couvert les frais de la recherche préliminaire sur le même sujet.

D'un passé glorieux...

L'été québécois sera donc culturel. Un après-midi, entre la baignade et la visite d'un site naturel, les plus audacieux des visiteurs consulteront ainsi un des guides publiés par Tourisme Québec pour découvrir lequel des petits musées régionaux est accessible. La visite sera normalement brève, la présentation honnête, et le tour de la boutique, si par pure chance il y en a une, se déroulera rapidement.

Pourtant, les Québécois se veulent fiers de cette culture qui est la leur, de l'héritage transmis au long des siècles. Mais qu'en reste-t-il qui soit publiquement visible? Où sont ces collections qui devraient normalement en témoigner? Et en quels lieux se retrouvent donc les objets venus des siècles, sans parler des traces laissées sur le territoire par ses premiers habitants?

S'il y a une consolation pour l'amateur, ce serait donc de savoir qu'en 2007, dans le monde muséal québécois, tout est encore possible... Mais à quand la prochaine annonce spectaculaire?