Francophonie - Un élu et un artiste dans la ville

Nanterre est présentement la cible d’un important projet d’aménagement urbain et immobilier. Il s’agit du projet Seine-Arche qui viendra transformer, à la suite de l’enfouissement d’une autoroute, l’espace urbain entre l’Arche de la Déf
Photo: Agence France-Presse (photo) Nanterre est présentement la cible d’un important projet d’aménagement urbain et immobilier. Il s’agit du projet Seine-Arche qui viendra transformer, à la suite de l’enfouissement d’une autoroute, l’espace urbain entre l’Arche de la Déf

Un artiste et un élu municipal, carnets de notes à la main, qui déambulent dans les rues d'une ville tout en s'interrogeant sur les aménagements et les enjeux urbains à venir. Ceci semble peu probable, du moins au Québec. C'est pourtant ce que Maud Le Floc'h a accompli en France avec Mission Repérage(s).

Le projet Mission Repérage(s) s'est déroulé dans 17 villes et communes françaises entre 2002 et 2006, et s'est clos par la publication d'un livre intitulé Un élu, un artiste. Maud le Floc'h, accompagnée de deux participants, l'homme de théâtre Phéraille et l'adjoint au maire de Nanterre, Gérard Perreau-Bezouille, viendront témoigner de leur expérience dans le cadre du colloque Les Arts et la Ville.

Codirectrice de la compagnie Off/pOlau (Pôle des arts urbains) de Tours, Maud Le Floc'h est aussi urbaniste de formation et c'est la rencontre de ces deux disciplines qui lui a donné l'idée de Mission Repérage(s). «L'aménagement du territoire comprend plusieurs éléments, certains sociologiques, d'autres économiques, et nécessite donc une approche pluridisciplinaire, note-t-elle. Par contre, il n'y a jamais d'approche liée au domaine artistique. C'est cette rencontre et cet échange que j'ai voulu susciter.»

Le déroulement de l'exercice

La première étape de l'exercice était d'approcher les élus et de leur proposer le projet. Ceux qui ont accepté furent ensuite rencontrés par Maud Le Floc'h et son équipe afin de déterminer les thématiques. L'élu choisissait l'artiste parmi une liste de candidats proposés par Mission Repérage(s). L'élu ne devait pas connaître l'artiste et ce dernier devait habiter à l'extérieur de la région. «J'ai aussi cherché à réunir des élus qui ont la responsabilité de faire la ville avec des artistes dont le travail s'effectue dans des lieux publics.»

L'artiste arrive donc en ville quelques jours avant la rencontre avec l'élu. Il en profite pour visiter la ville et dresser l'itinéraire qu'il proposera à l'élu. «L'artiste visite la ville comme s'il était venu y faire des repérages pour un film.» De son côté, l'élu dresse son propre itinéraire.

Au jour J, les deux personnes se rencontrent le matin. L'avant-midi est consacré à l'itinéraire de l'artiste, l'après-midi à celui de l'élu. Tout au long de cette promenade d'une journée, l'élu et l'artiste doivent prendre des photos, faire des croquis, prendre des notes, y aller de propositions et de suggestions qui seront ensuite consignées et illustrées sous forme de carte par l'équipe de Mission Repérage(s). Une seconde rencontre, quelques mois plus tard, permet à l'élu et à l'artiste, ainsi qu'aux acteurs culturels et politiques de la région, de faire le point.

Résultat de cet exercice dans les 17 villes et communes? Varié, selon les couples, admet Maud Le Floc'h, mais en général assez réussi. «Certains élus m'ont déclaré qu'ils avaient eu l'impression de vivre là une vraie journée municipale, hors des contraintes habituelles.» Du côté des artistes, il en est résulté une meilleure compréhension de l'élu et de sa démarche. «Les artistes qui travaillent dans l'espace public rencontrent les organisateurs, mais rarement les élus.»

Autre fait à noter: la promenade n'était pas reliée à un projet concret. «Comme il n'y avait pas d'enjeu de production, ils ont pu se déplacer dans la ville en partageant idées de projets, interrogations et constats. L'absence d'enjeu a favorisé l'échange entre l'élu

et l'artiste.»

L'artiste Phéraille

Directeur de la compagnie de théâtre de rue Le Phun, à Tournefeuille, près de Toulouse, Phéraille travaille dans l'espace public depuis près de 30 ans. Il a accepté sans hésiter la proposition de Mission Repérage(s). «Je connaissais Nanterre de l'extérieur pour avoir souvent passé devant puisque j'habitais, plus jeune, la banlieue ouest de Paris. Mais là, c'était l'occasion de la connaître de l'intérieur.»

Comment a-t-il choisi son itinéraire? «D'abord, j'ai tenu compte de l'individu que je devais rencontrer. Où emmener cette personne pour discuter des choses qui me préoccupent? Mais j'ai aussi déambulé dans la ville en me laissant aller à sentir et à imaginer ce que l'on pourrait inventer.»

Selon lui, cette rencontre d'un jour avec un élu a été très fructueuse. «D'une part, en présence d'un élu, je ne pouvais pas dire n'importe quoi. Cette réserve a créé un rapport plus intime et plus particulier propice à la réflexion. Ensuite, cela a permis d'introduire l'imaginaire de l'espace urbain dans la démarche de l'élu, lui qui est habituellement ancré dans la réalité. De plus, cela m'a permis de mieux comprendre l'élu et de lui faire davantage confiance. Cela est important parce que nous assistons en France à une décentralisation du soutien aux arts vers les villes et les régions. Les élus sont devenus maintenant nos proches partenaires.»

L'élu Gérard Perreau-Bezouille

Gérard Perreau-Bezouille est un des adjoints au maire de Nanterre, responsable, entre autres, des finances publiques. «Au départ, j'étais curieux et je sors de l'expérience enthousiaste. C'est une expérience qui en valait bien le coup. Tout ce qui peut m'amener à m'interroger sur mes visions de ma ville m'intéresse. C'est ce que cette rencontre a permis.»

Quel itinéraire a-t-il choisi pour Phéraille? «Je me doutais que Phéraille m'emmènerait dans les endroits déjantés et en friche. J'ai choisi un itinéraire basé sur l'histoire de Nanterre et je l'ai emmené dans les endroits qui font la fierté de Nanterre.» Rappelons que Nanterre est une municipalité collée sur Paris, bordée à l'ouest par la Seine et à l'est par le quartier de la Défense.

La rencontre avec Phéraille

ne pouvait pas mieux tomber pour Gérard Perreau-Bezouille puisque Nanterre est présentement la cible d'un important projet d'aménagement urbain et immobilier. Il s'agit du projet Seine-Arche qui viendra transformer, à la suite de l'enfouissement d'une autoroute, l'espace urbain entre l'Arche de la Défense et la Seine. «Ce projet permettra de recoudre les quartiers qui étaient en rupture. Nous avons prévu une série de terrasses et d'espaces verts qui relieront les deux pôles. Il faut donc aussi penser à l'activité humaine. Une rencontre comme celle avec Phéraille permet justement des éclairages différents.»

Selon Maud Le Floc'h, l'aménagement d'une ville ne peut plus se faire uniquement sur la base de critères économiques et techniques. «Il faut aussi une approche qui tienne compte de l'aspect artistique.» Gérard Perreau-Bezouille abonde dans le même sens. «L'aménagement urbain demande aujourd'hui la participation citoyenne des habitants. Il faut donc y rajouter une nouvelle dimension: celle de l'expression sensible.»

Collaborateur du Devoir