Les choix du président

Le Cirque du Soleil lève le voile sur son vingtième spectacle, le douzième pour ses chapiteaux en incessantes tournées mondiales. Le président Daniel Lamarre en profite pour dévoiler au Devoir quelques secrets de sa compagnie devenue en moins d'un quart de siècle la première entreprise mondiale de création en arts de la scène. «Le bout le plus gratifiant dans ma job, c'est de dire non à des projets très profitables pour des valeurs artistiques.»

Le journalisme mène à tout, à condition d'en sortir. Daniel Lamarre ne le prouve pas moins que René Lévesque ou... Claude Vorilhon, alias Raël.

Cet autre lointain collègue a publié ses premiers textes dans le journal de Grand-Mère, sa ville natale, au tournant des années 1970. À force d'accumuler les scoops locaux, il a été repêché par Le Nouvelliste de Trois-Rivières. Après ses études universitaires, le jeune ambitieux est passé assez rapidement «de l'autre côté», comme il le dit lui-même. Rentré au cabinet National dans la jeune trentaine en 1984, il en est ressorti président dix ans plus tard pour aller diriger TVA. Guy Laliberté, ancien accordéoniste-échassier-cracheur de feu, lui a offert la présidence de sa compagnie, le Cirque du Soleil (CDS), en 2001.

«Parfois, je participe à ce qu'on appelle des forums créatifs: on se réunit à plusieurs et on discute de l'état de la danse contemporaine ou de l'avenir du multimédia», raconte le président Lamarre, rencontré à quelques jours de la première mondiale officielle du nouveau spectacle de tournée baptisé Kooza. Je n'en connais pas beaucoup, d'organisations qui font ça. Même pas Le Nouvelliste... J'ai vraiment une job formidable.»

La compagnie en expansion exponentielle ne l'est pas moins. Rien que ce mois-ci, le CDS a annoncé la création d'un show avec le magicien Criss Angel à Las Vegas et le nom de sa production de Noël à New York (Wintuk) en plus de lancer les avant-premières de Kooza, qui ouvre officiellement jeudi prochain. L'entreprise vaut maintenant environ deux milliards de dollars et emploie environ 1700 personnes à temps plein à Montréal seulement, le double dans le monde.

La fourmilière complète en ce moment son troisième agrandissement pour loger quelque 250 employés répartis pour l'instant dans des roulottes du quartier général, à la Tohu, la Cité des arts du cirque du quartier Villeray, et dans un édifice loué près du site. Le modeste bureau du président permet de surveiller l'érection de la nouvelle tour, côté sud.

«On manquait d'espace et nos nouveaux projets vont en nécessiter, dit-il. Il nous faut respecter un équilibre entre notre infrastructure et la création, la forme et le contenu. Je peux le dire franchement: notre carnet de commandes justifie cet investissement.»

Le secret est dans la sauce R&D

Le secret du succès phénoménal du Cirque du Soleil repose sur ce que d'autres entreprises appellent la recherche et le développement. Ici aussi l'actif prend l'ascenseur et mange à la cafétéria, comme dans un média, quoi, avec la douce folie en prime. «On se bat au quotidien pour maintenir l'esprit de création tout en assurant la croissance. Chaque fois qu'on pose un geste, c'est pour protéger cette vivacité d'esprit.»

Au départ, il faut une idée, un projet, un contrat. Le président confie recevoir des dizaines de propositions de collaboration par année, jusqu'à quatre ou cinq par semaine. «On refuse la très grande majorité des propositions. Le bout le plus gratifiant dans ma job, c'est de dire non à des projets très profitables pour des valeurs artistiques. On ne fait pas de compromis.»

Son analyse à la pièce repose sur quatre critères. «Le premier se rapporte au défi créatif, qui explique d'ailleurs pourquoi nous ne dupliquons pas nos spectacles. Économiquement, ça n'a pas de bon sens. On nous a offert des tonnes d'argent pour une copie du spectacle O. C'est non. Le deuxième défi, c'est le partenaire. Je dis toujours à ceux qui nous approchent que nous sommes difficiles et exigeants. Neuf fois sur dix, les clients potentiels ne se pointent pas au deuxième meeting. Troisièmement, le projet doit rapporter. Le quatrième critère concerne nos valeurs sociales. Le Cirque investit 1 % de ses revenus dans les causes humanitaires et demande à ses partenaires de le suivre. On a beaucoup d'occasions de louvoyer, mais on ne déroge pas à nos principes.»

La mécanique de production comme telle s'arrime et s'organise autour de cellules indépendantes: un metteur en scène, bien sûr, mais aussi un scénographe, un directeur technique, etc. Ils sont une vingtaine la première année pour concevoir le spectacle, puis une cinquantaine la deuxième année et finalement environ 150 personnes quand les artistes et les techniciens donnent corps et vie au rêve au bout de trois ans. «En réalité, au Cirque, il n'y a que trois personnes impliquées dans tous les projets: Guy Laliberté, Gilles Ste-Croix [cofondateur de l'entreprise] et moi.»

Cinq cellules s'animent actuellement. Le président explique que la capacité de la belle machine oscille autour de trois productions par année. Le cycle triennal se termine par une période de transition d'un semestre pendant laquelle les piliers d'une création peuvent se ressourcer, chacun comme il l'entend, en voyant des spectacles ou en voyageant, par exemple. «Ce temps de ressourcement nous profite. Les créateurs nous reviennent souvent avec de nouvelles idées.»

Made in Québec

Les créateurs québécois forment habituellement le noyau dur des créateurs, même si les productions embauchent ensuite sans discriminations. Kooza est un peu l'exception, avec son metteur en scène américain, le clown David Shiner. «C'est très facile avec Gilles Maheu, ou Serge Denoncourt, ou François Girard, dit encore le président Lamarre, sans aucune pointe contre M. Shiner, évidemment. On se comprend vite et bien.»

Il croit que le bassin créatif des arts de la scène du Québec se renouvelle suffisamment, notamment par l'entremise des grandes écoles de théâtre, de musique ou de cirque, pour alimenter le CDS encore longtemps. La compagnie sait s'aider. Elle a créé une division des événements spéciaux, dirigée par Jean-François Bouchard, et espère s'en servir comme laboratoire pour les plus jeunes créateurs. Elle a mis en place une communauté virtuelle, baptisée Tendances, où les quelque six mille paires de yeux des employés peuvent signaler des choses vues vraiment exceptionnelles, un chanteur, un lutteur, un cracheur de feu.

Les employés peuvent faire part de leurs doléances pendant la fameuse tournée du président, un exercice annuel, sur le point de se terminer en 2007, pendant lequel M. Lamarre se pointe sur tous les lieux de création et de production. Il lui reste à visiter le chapiteau de Varekaï en Australie. «Je fais une présentation: on est là, on s'en va là. Ensuite, je m'assois dans les cuisines et je reçois des dizaines d'employés. Ils me disent ce qui ne marche pas, très franchement. Ça aussi, ça nous garde en vie.»

Comme le soleil, le CDS brille partout dans le désert du Nevada, à Las Vegas, l'épicentre de l'American way of fun, et n'importe où sur la planète du divertissement, jusqu'en Asie où la compagnie a de très grandes ambitions. «Les Américains nous regardent et ne comprennent pas notre modèle, commente alors le président. Je vais sur Broadway, je parle aux grands producteurs et ils me prennent pour un fou d'investir autant dans la recherche et le développement. Eux, ils achètent des productions et veulent vendre du pop-corn. Ce sont des organisations dirigées par des gens d'affaires. Guy, c'est un artiste.»

En tout cas, celui que les communiqués de presse identifient souvent comme «le guide» a un oeil à toute épreuve. C'est lui, par exemple, qui a pensé à Delirium, un divertissement multimédia pour les arénas qui lui rapporte maintenant des dizaines de millions par année, alors que beaucoup de finfinos rigolaient sous cape du projet.

Le président explique que Guy Laliberté est devenu «un vrai citoyen du monde», avec un réseau de contacts ahurissant, mêlant les petites gens et les grosses poches de la planète. «Il est probablement... Non, non. Il est plus à l'aise au Montreal Pool Room que dans un restaurant chic de Londres. Il sent très bien les choses et il ne change pas. Il ne se laisse pas impressionner. Au premier meeting pour le show des Beatles [LOVE, présenté à Las Vegas], Ringo Starr lui a demandé: "What's the pitch?", et il a répondu: "There is no pitch!" Il voulait dire qu'il était là pour voir si le Cirque pouvait travailler avec les Beatles, sans frime.»

Les échasses mènent là aussi, à être à tu et à toi avec Ringo et Paul ou Yoko. À condition qu'on en descende, évidemment...

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