Le Fonds du Séminaire de Québec, trésor de l'humanité

Le registre Mémoire du monde est l’équivalent pour les documents de la Liste du patrimoine mondial, où figure déjà la ville de Québec.
Photo: La Presse canadienne (photo) Le registre Mémoire du monde est l’équivalent pour les documents de la Liste du patrimoine mondial, où figure déjà la ville de Québec.

Le Canada propose d'inscrire le Fonds du Séminaire de Québec et les archives de la Compagnie de la Baie d'Hudson au registre Mémoire du monde, selon les informations obtenues par Le Devoir. Le programme Mémoire du monde de l'UNESCO, l'agence culturelle de l'ONU, sensibilise la communauté internationale à la richesse du patrimoine documentaire de l'humanité.

Le registre créé en 1995 protège déjà quelque 120 inscriptions officielles appartenant à 56 pays, dont la partition de la 9e Symphonie de Beethoven (Allemagne), des codex précolombiens (Mexique) et la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789-1791 (France). Le Royaume-Uni a fait reconnaître le film La Bataille de la Somme de 1916 et l'Uruguay, les disques originaux de Carlos Gardel (1913-1935).

Pour l'instant, aucun document canadien ne figure dans cette arche de Noé de la richesse et de la diversité documentaires. Les États-Unis espèrent réussir une seconde inscription avec le film The Wizard of Oz. La décision finale concernant les propositions nationales de 2006 et 2007 sera prise en Afrique du Sud en juin prochain.

«Ce serait évidemment formidable de recevoir la bonne nouvelle de l'inscription au registre à la veille du 400e anniversaire de Québec», commente Danielle Aubin, directrice du service des archives historiques et de la documentation du Musée de la civilisation. Le Fonds du Séminaire est intégré au Centre de référence de l'Amérique française administré par le Musée de la civilisation (mcq.org). Québec, fondé en 1608, figure déjà sur la Liste du patrimoine mondial, l'équivalent onusien du registre pour les monuments et sites culturels et naturels.

Mme Aubin pilote le dossier de la reconnaissance internationale du Fonds du Séminaire depuis l'an dernier. La proposition déposée à la fin de 2006 concerne des documents du XVe au XVIIIe siècle. «En côtoyant ces archives tous les jours, on prend encore mieux conscience de leur importance, dit la directrice. On y retrouve des documents religieux, bien sûr, mais aussi une partie de notre histoire sociale, économique et politique.»

L'institution fut fondée en 1663 par Mgr François de Laval dans le but de former les prêtres et d'évangéliser les Amérindiens de l'immense diocèse de Québec, qui couvrait alors l'ensemble de l'Amérique du Nord. Les archives renferment entre autres les documents du Régime français (1534-1763) et des premières années du Régime anglais (1763-1800).

Mais en quoi ce fonds capital pour le Québec et le Canada présente-t-il un intérêt patrimonial universel? Après tout, il s'agit bien de figurer sur la même liste que De revolutionibus libri sex de Copernic. «Nos archives témoignent d'un moment charnière de rencontre des civilisations et du développement de l'humanité, répond Mme Aubin. Nos archives rappellent qu'à partir de l'arrivée des Français, une nouvelle entité sociale s'est développée sur le continent.»

Un empire capitaliste

L'autre proposition canadienne plonge aussi dans l'histoire de ce coin du Nouveau Monde. La part des archives de la Compagnie de la Baie d'Hudson concernée par la démarche onusienne couvre les années 1670 à 1920. À cette dernière date, l'entreprise fêtait son 250e anniversaire. L'empire marchand avait alors accumulé plus de trois kilomètres linéaires d'archives textuelles témoignant d'activités à Londres, à Montréal ou dans quelque 500 postes de traite répartis partout sur le continent. La collection est maintenant regroupée à Winnipeg.

«Pendant deux siècles, la Baie a géré non seulement une entreprise, mais aussi un gouvernement, dit le dossier de justification. Ses données couvrent un vaste champ d'activités, incluant des journaux médicaux, des manifestes maritimes, des cartes, des toiles, des photographies et des relevés scientifiques, des recensements, des dictionnaires de langues autochtones.»

En 2003, les Pays-Bas ont fait reconnaître par le registre mondial les documents de la tout aussi puissante Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Fondée en 1602, dissoute deux ans plus tard, la Vereenigde Oostindische Compagnie (ou VOC) fut le pilier de la puissance du capitalisme et de l'impérialisme néerlandais.

Cette fois, les deux propositions canadiennes du concours bisannuel «compétitionnent» avec une cinquantaine d'autres trésors. On y retrouve notamment la correspondance du philosophe Leibniz (Allemagne), les archives des prisonniers de la Première Guerre mondiale (Comité international de la Croix-Rouge), les manuscrits bouddhistes dits de Gulgit (Inde), les archives d'Ingmar Bergman et celles de la famille Nobel (Suède).

Le registre Mémoire du monde est l'équivalent pour les documents de la Liste du patrimoine mondial, administrée par l'ICOMOS, l'agence-conseil de l'ONU pour les monuments et sites. L'UNESCO a mis en place le programme en 1992 (et le registre mondial trois ans plus tard) en prenant acte de l'état de préservation alarmant du patrimoine documentaire de l'humanité et de la précarité de son accès dans différentes régions du monde. Les conflits conjugués au manque de ressources ont fait souffrir d'importantes collections. Certains documents ont carrément disparu au fil des siècles. D'autres demeurent menacés.

L'UNESCO encourage la production de copies numérisées et de catalogues disponibles sur Internet. Le programme Mémoire du monde a été mis en place alors que le Canadien Jean-Pierre Wallot, ancien archiviste national du Canada, présidait le Conseil international des archives. Dans une entrevue accordée au Devoir en 2005, M. Wallot confiait avoir participé à la création du programme avec l'écrivain Gabriel García Márquez mais refusait alors de critiquer le manque de volonté de son propre pays pour faire reconnaître par le registre la valeur d'une collection nationale.

«Il y a peut-être eu des hésitations au départ, mais maintenant il y a une indéniable volonté canadienne de participer au programme», dit Pauline Dugré, chargée du volet des communications et de l'information de la commission canadienne de l'UNESCO. Les inscriptions au registre se font sur recommandation des comités nationaux. Les bureaux de Mme Dugré ont donc participé à la sélection et au montage des dossiers canadiens.

Chaque pays a droit à deux propositions par concours. Les prétendants sérieux aux prestigieuses inscriptions ne sont pas légion. Dans les prochaines années, le Canada pourrait par exemple espérer faire reconnaître les photos de célébrités du XXe siècle de Yousuf Karsh, le traité de la Grande Paix de Montréal signé par le Sieur de Callière et 39 chefs de nations amérindiennes en 1701, une partie des collections de l'Office national du film ou, pourquoi pas, les deux enregistrements des Variations Goldberg de J. S. Bach par Glenn Gould...

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