Un autre grand véhicule

Il existe des dizaines d'écoles de bouddhisme. L'une d'elles, très ancienne, baptisée kosa ou abhidharma, appartient au courant hinayana, aussi dit du Petit Véhicule, opposé aux doctrines postérieures du Grand Véhicule, le mahayana. Ces métaphores font allusion à un incendie supposé d'où une seule personne se sauve dans une charrette tirée par une chèvre alors qu'un très grand nombre de sinistrés s'en échappent grâce à un énorme chariot à boeufs. Le Petit Véhicule est réservé aux initiés; le Grand ouvre la voie du salut pour tous.

L'allégorie vaut aussi pour l'art, cet absolu de substitution. Le scénographe Stéphane Roy en sait quelque chose, lui qui en quelque vingt ans de carrière a aussi bien fourni des charrettes à de discrètes productions du théâtre jeunesse ou de la danse contemporaine que de gigantesques chariots au Cirque du Soleil (CDS). Au total, ses sublimes décors ont été vus par quelques milliers d'initiés de la scène contemporaine additionnés à des millions de spectateurs de la piste réinventée.

Le prince des planches en remet avec le dernier spectacle du CDS, sa quatrième scénographie pour la prestigieuse compagnie, qui serait aussi très exactement sa centième création professionnelle. Le nouveau mahayana spectaculaire est baptisé Kooza, comme quoi tout se tient dans la grande énigme du nirvana. Dans ce cas, kooza (et non kosa) dérive d'un mot sanscrit désignant bien des choses, dont une boîte ou son trésor.

Autobus pakistanais et bijoux indiens

«Le nom a été choisi il y a bien six mois», explique Stéphane Roy, rencontré cette semaine alors que la grande tente bleu et or du Vieux-Port de Montréal accueillait les médias pour le service publicitaire de la production qui prendra les routes du monde après la Saint-Jean. «Ce nom colle bien à l'esprit du spectacle et concentre les idées que l'équipe de création a tenté de concrétiser.»

Le mot d'ordre le plus criant réclame un retour aux sources circaciennes après les expériences plus théâtralisantes de Corteo, l'avant-dernier show pour chapiteau. «Je pense à ce spectacle depuis dix ans, dit le clown David Shiner, metteur en scène de Kooza, rencontré lui aussi après le dévoilement du nom et de quelques extraits du spectacle. J'ai eu le temps de réfléchir beaucoup à ce que je voulais faire et surtout des années pour simplifier la proposition au maximum. Les meilleures choses prennent du temps à germer et les meilleures idées s'avèrent souvent les plus simples.»

Cette simplicité volontaire s'organise concrètement autour de deux axes fondamentaux, celui des clowneries et celui des acrobaties. L'écrin imaginé par Stéphane Roy pour accueillir les quelque 50 artistes et la douzaine de numéros se déploie sur une piste circulaire ceinturée d'une salle à 260 degrés. La carte du ciel du premier jour de la première performance publique est peinte sur le plancher de scène. Des éclairages encastrés projettent une douce lumière sur les visages des artistes, rappelant les feux de la rampe des anciens théâtres. En fond de scène, un immense tissu bleuté et de grandes voiles s'ouvrent comme une fleur de Giorgia O'Keefe pour dévoiler un bataclan. Les ouvertures à la base de la tour mobile servent aux entrées et sorties des artistes. L'étage central accueille l'orchestre. Le dernier niveau évoque un campement de bédouin. En fait, toute la décoration du bataclan s'inspire de la culture hindoue, des autobus pakistanais et des bijoux indiens.

«Tout ça demeure très simple, très low-tech même, explique le concepteur. Les voiles qui encadrent le bataclan bougent à l'aide de cordes et de poulies actionnées par deux personnes. Beaucoup d'éléments se montent et se démontent avec un maillet et quelques tiges. Même les plus grosses pièces peuvent se déplacer à la main.»

Et pour l'inspiration indienne? «Je n'ai jamais mis les pieds en Inde, confie celui qui a par contre séjourné au Yemen. L'inspiration indienne vient du metteur en scène et je l'ai récupérée notamment pour ce très inspirant côté "bling-bling": la breloque clinquante, les tissus chatoyants, le feu d'artifice des formes et des couleurs. En même temps, au cirque, il faut que les scénographies demeurent en dehors des modes. Il faut viser l'universel et l'intemporel, pour la simple raison que les spectacles circulent partout pendant très longtemps.»

David Shiner séjourne fréquemment dans le pays-continent. Pour lui, l'Inde joue aussi fondamentalement la carte des grandes vérités de base. «C'est le pays où l'on comprend le mieux sa place sur la terre et où l'on peut le mieux voir la vie comme elle est, dit-il. La plus immense richesse y côtoie la plus extrême pauvreté. Et j'y ai croisé des gens qui n'avaient rien mais qui semblaient parfaitement heureux. C'est également une terre mythique, aussi magique que mystique, ce qui va très bien avec le cirque, un art qui se veut lui aussi magique et symbolique.»

Pour ce clown américain, cette volonté vaut tout autant pour le Cirque du Soleil, malgré ses profondes accointances avec les casinos de Las Vegas, les billets VIP à 300 $ et les étalages de produits dérivés. «C'est la plus merveilleuse compagnie du monde, dit-il. Guy Laliberté [le fondateur et propriétaire du CDS] laisse toute la liberté aux équipes de création et leur accorde un soutien incroyable. Il n'y a pas de limites ici. Tout est possible. Et je crois qu'il n'existe rien de semblable ailleurs dans le monde.»

Stéphane Roy en rajoute. Il a travaillé pour trois autres productions du CDS. Il louange la technique de la cellule créatrice adoptée par la compagnie depuis quelques années. Lui-même fait partie du noyau central d'idéateurs dès les premiers balbutiements d'un spectacle. «Au théâtre, je suis au service du metteur en scène», dit celui qui a également conçu la scénographie de la paire tchékhovienne montée conjointement cette saison par la Compagnie Jean-Duceppe et le Théâtre du Nouveau Monde. «Au Cirque, je suis mêlé beaucoup plus intimement à la création d'un spectacle.»

L'évolution radicale de la scénographie de Kooza le prouve bien. La première idée de la cellule pointait vers une sorte de grande page blanche, un écran pour des projections multimédias. «Nous avons traversé cette page et nous sommes entrés dans un nouveau monde», résume Stéphane Roy. Son véhicule, le quatrième de la classe des grands, devrait permettre d'y entraîner des millions de spectateurs supplémentaires au cours des prochaines années...

À voir en vidéo