Design - Exporter l'imaginaire

Ils travaillent dans l'ombre, n'ont pas la célébrité du Cirque du Soleil, d'une Céline Dion ou d'un Robert Lepage. Pourtant, ces Québécois sont parmi les créateurs les plus courus de la planète. Ils apposent leur signature sur plusieurs lieux-cultes de l'heure à Las Vegas, et dans les métropoles émergentes de Macao et de Dubaï. L'imaginaire québécois s'exporte à la tonne et réinvente la façon de concevoir les bars, les restaurants et les grands hôtels de demain.

En 2003, le bar Tabu de l'hôtel MGM Grand de Las Vegas faisait la une du Time Magazine pour illustrer un dossier complet sur le renouveau de la capitale américaine du jeu, devenue la destination touristique branchée par excellence des États-Unis, avec ses restaurants cinq étoiles et ses allées de boutiques de luxe.

Or ce fameux bar, sacré trois années de suite «best lounge» du monde et qui s'est valu la couverture d'un livre sur les plus beaux bars de la planète, est tout droit sorti des cartons de toute une équipe de créateurs montréalais débridés, à qui les magnats de l'industrie hôtelière font désormais appel pour donner du «humpf» à leurs quartiers généraux.

«Au départ, le bar avait été dessiné par un grand designer. Les propriétaires de l'hôtel nous ont dit: "C'est bien beau, mais il ne s'y passe rien." Ils nous ont demandé de créer un concept pour y mettre de l'atmosphère», explique Roger Parent, directeur de Réalisations inc., une compagnie de création qui a pris son envol en 2000.

L'équipe se met donc au travail et projette sur les tables et sur les comptoirs des bars des images interactives, qui se transforment sous l'influence des gestes des visiteurs. Une bouteille déposée sur une table déclenche, comme un caillou jeté à l'eau, une onde concentrique dans une masse lumineuse qui semble liquide. Une main posée sur le bar le fait passer du marbre au bois.

Architectes d'ambiance

«L'idée n'est pas de faire un spectacle mais d'amener le "show" hors de la scène, dans des lieux communs où les gens peuvent se détendre, en créant des atmosphères, des ambiances. Notre travail, c'est de la scénographie architecturale», explique Roger Parent, qui a longtemps roulé sa bosse dans le milieu du théâtre, du spectacle et du cirque avant de fonder sa propre boîte.

Depuis, Réalisations inc. a reçu une soixantaine de propositions de la part d'hôtels, dont plusieurs sont installés sur le fameux «strip». Pas moins de huit projets ont vu le jour pour le seul hôtel MGM Grand. Du nombre: deux restaurants, un remake de la célèbre discothèque Studio 54, deux bars, dont le Teatro, classé «meilleur bar» en 2004 par le magazine Wallpaper et la revue Club Systems International. Quand le téléphone sonne, une seule chose est fixée à l'avance: le budget. Pour le reste, assure Roger Parent, c'est carte blanche.

Avec son nom prédestiné, le bar Teatro met en scène un mur serti de 120 bouteilles, où sont projetées des images mouvantes d'objets-souvenirs, comme autant de bouteilles envoyées à la mer ou de fioles contenant des élixirs magiques. Une autre commande, celle d'un plafond animé par des aurores boréales, vient d'être livrée pour l'hôtel Louxor, ainsi qu'un bar japonisant pour l'hôtel Mandalay Bay. L'équipe boulonne maintenant sur neuf projets distincts, destinés à un nouvel hôtel qui ouvrira ses portes à Detroit.

Mais dans un marché qu'on imagine hautement concurrentiel, comment expliquer le succès des boîtes québécoises?

Un maelström créatif

Selon Roger Parent, la façon unique de travailler ici, avec des équipes mixtes, favorise une créativité débridée, très peu courante aux États-Unis et ailleurs. «Notre force, c'est de faire travailler ensemble toutes sortes de gens très différents. Ça vient peut-être du modèle des créations collectives des années 1970, où les décisions se prenaient en groupe et non par un seul individu», explique ce vieux routier du show-business.

C'est peu dire. Pour un projet destiné à Disney, Réalisations inc. a plongé dans la même marmite créative des jeunes spécialistes de rave, des contrôleurs aériens et des spécialistes des aquariums! Un mélange pour le moins inédit.

D'ailleurs, les locaux de Réalisations inc., dans la Petite Italie, ont des allures de laboratoire. Lors de notre passage, une demi-douzaine de jeunes cracks de l'informatique trimaient dur avec des designers et un technicien en électronique sur un projet de fontaine interactive gigantesque, où le mouvement et la grosseur de chaque goutte d'eau seront modulés par des ordinateurs.

Vidéastes, informaticiens, architectes, bédéistes et designers entremêlent leurs idées dans des remue-méninges qui débouchent sur les projets les plus fous. «On est 54 à jouer dans le même carré de sable, alors il y a nécessairement un frottement des idées qui donne quelque chose d'unique. Notre but, c'est de nous amuser et de créer, alors on ne refait jamais deux fois la même chose. Ce serait comme rejouer la même pièce», estime Roger Parent,

Et ce groupe n'est pas le seul à exporter ses idées déjantées à l'étranger. Moment Factory, un regroupement de jeunes vidéastes et d'artistes rompus au multimédia, créateurs d'environnements «immersifs», a aussi séduit certains magnats de Las Vegas en participant à la création du Revolution Bar, conçu dans la foulée du spectacle LOVE, créé en 2006 par le Cirque du Soleil pour l'hôtel Le Mirage.

Chez Moment Factory, le directeur de la création, Sakchin Bessette, a 32 ans. Il a d'ailleurs fait ses classes en organisant des partys privés pour le propriétaire-fondateur du Cirque du Soleil, Guy Laliberté, avec qui il a continué de collaborer sur plusieurs événements liés à la Formule 1. Depuis sa fondation en 2001, l'équipe de Moment Factory a créé plus de 200 événements, lieux et installations, carburant à coups de pixels et de médias mixtes sur des projets d'environnements «créatifs» et interactifs. L'esprit inventif de la jeune boîte a été choisi pour mettre du piquant dans des projets de développements immobiliers à Dubaï et par certaines destinations touristiques.

«On est des passionnés. On est des spécialistes du facteur "wow". Nous sommes des créateurs d'ambiance. On mêle des créateurs avec des techniciens de haut niveau, des designers et des musiciens, et ça donne des produits inédits», explique Sakchin Bessette, qui vient de terminer un contrat pour le spectacle d'ouverture de la conférence du GIEC sur le réchauffement climatique à Paris.

La Ville de Baton Rouge, en Louisiane, a aussi confié à sa boîte le soin de renouveler l'allure d'un de ses attraits touristiques, le vieux secteur de Perkins Rowe, par des projections sur des murs, des ambiances sonores et des brouillards.

Seul hic, ce marché de la création débridée est voué à de rares clients aux budgets illimités, ce qui fait que la plupart des gros contrats de ces boîtes sont exécutés à l'extérieur du Québec. «C'est sûr que ça prend de très gros budgets pour ces projets, car il y a beaucoup de technologies. Mais ça ne fait rien; en plus de nos 20 employés à temps plein, en engage beaucoup de créateurs québécois comme sous-traitants. Ça fait vivre beaucoup de monde», lance avec enthousiasme Sakchin Bessette.

Les nouvelles mecques de la culture

L'attrait pour ce type de création dans les nouvelles grandes capitales culturelles d'Asie, comme Dubaï ou Macao, est tel que de plus en plus on fait appel aux «inventeurs d'ambiance», avant même de couler le béton, pour repenser la notion de ce que pourrait être un hôtel.

«Depuis 10 ans, il y a un boom culturel à Las Vegas, qui s'étend maintenant à d'autres villes comme Dubaï ou Macao, de sorte qu'il y a une forte demande pour tout ce qui touche au design, à l'architecture et à la scénographie architecturale», explique l'homme derrière Réalisations inc.

«Les casinos ont aussi beaucoup changé. On n'y vend plus que des machines à sous. On mise beaucoup plus sur l'attrait des spectacles, des bars, de la bonne bouffe, et sur la vente d'articles de luxe», ajoute Roger Parent.

Yves Mayrand, directeur de GSM design, une firme québécoise retenue pour réaliser deux musées à Singapour et créer des espaces interactifs dans le plus haut gratte-ciel de Dubaï, aux Émirats arabes unis, croit que les vieilles capitales d'Europe n'ont pas à lever le nez sur l'essor culturel que connaît l'Asie. «Ce qui se passe là-bas n'a rien à voir avec ce qui se passe en Europe ou chez nous, c'est un tout autre esprit. Eux, ils partent de zéro, donc tout est possible», expliquait-il récemment au Devoir.

Roger Parent acquiesce. Soit, l'art suit les dollars. Et puis après. N'en a-t-il pas toujours été ainsi? Même le symbole par excellence de la culture occidentale, le Musée du Louvre, s'apprête à ouvrir une antenne dans les sables de l'émirat arabe d'Abou Dhabi, riche de son pétrole. «Las Vegas, Macao ou Dubaï, c'est un peu comme la cour des Médicis du XXIe siècle. Les meilleurs créateurs et designers de la planète s'y ramassent», ajoute-t-il.

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