Back en pleine lumière

Frédéric Back
Photo: Jacques Nadeau Frédéric Back

Le connaissait-on vraiment? Un crayon, un rire, un bandeau sur l'oeil, une préoccupation environnementale en lui depuis toujours, des films cultes, mais l'artiste derrière L'homme qui plantait des arbres s'était un peu évanoui du décor depuis la sortie de son animation à la gloire du Saint-Laurent, Le Fleuve aux grandes eaux, paru en 1993.

On s'ennuyait de son univers voué à la sauvegarde des beautés du monde. Lui-même se décrit d'abord et avant tout comme un artiste engagé.

Le grand cinéaste d'animation désormais octogénaire, deux fois oscarisé (pour Crac!, délicieuse trajectoire d'une chaise berçante, et pour L'homme qui plantait des arbres, adapté de l'oeuvre de Jean Giono, avec en prime la voix de Philippe Noiret), nous revient à travers une exposition d'une soixantaine de ses créations picturales. Rendez-vous à l'espace création Loto-Québec pour ce parcours: Frédéric Back, l'oeuvre et les gestes.

En contrepoint est lancé un site Internet (www.fredericback.com) extrêmement élaboré, consacré au créateur et à ses combats. Deux années de travail incessant ont été nécessaires pour créer ce site sous la direction de la fille de l'artiste, Süzel Back-Drapeau.

Frédéric Back refusait la perpective du bel ouvrage d'art pour servir d'écrin à ses oeuvres. D'abord, il aurait fallu couper des arbres pour en fournir le papier. Ensuite, ces livres coûtent trop cher. Le site Internet lui est apparu comme la tribune idéale, même si lui-même provient d'un univers antérieur à ces technologies.

Back a rédigé une autobiographie pour le site. Six rubriques ouvrent sur une multitude d'entrées qui renvoient aux dessins, aux films, à l'engagement écologiste, aux ateliers pédagogiques, etc. Le cinéaste espère que cet outil servira à accroître la sensibilité planétaire de ses visiteurs.

Quant à L'oeuvre et les gestes, ouverte gratuitement au public jusqu'au 5 août, elle constitue la toute première exposition de son oeuvre picturale.

Né à Sarrebruck, en Allemagne, en 1924, Frédéric Back s'est embarqué pour le Canada en 1948 et s'est installé à Montréal la même année.

Son long parcours de vie se déploie sur papier, des deux côtés de l'Atlantique, avec un talent indéniable, même dans ses plus simples esquisses. On y voit entre autres des animaux se diriger à l'abattoir, des ouvriers victimes des pires conditions de travail, des Inuits chassant, des bélugas en bande, le rafiot de guerre sur lequel il traversa l'Atlantique, etc. Même ses lettres sont illustrées. Il est né un crayon à la main.

Jamais Frédéric Back n'avait imaginé exposer ses gouaches, dessins et esquisses. Il peignait sur le motif, debout, des toiles de dimension modeste qui ne dépassaient pas le cadre de ses bras, s'arrêtant quand un coup de vent ou le déclin du soleil sonnaient le tocsin pour agiter ses pinceaux.

Il ne peignait pas pour les autres — sauf à l'heure d'illustrer des livres ou des affiches —, croquant plutôt personnes et paysages en guise d'aide-mémoire ou de pistes pour ses films dans le but également de se lancer un jour dans l'élaboration d'huiles sur toile, qu'il n'a jamais eu le temps de créer.

Dès 1952, Back a été un pionnier de la télévision d'État, travaillant aux décors et aux dessins d'émissions éducatives et scientifiques avant de devenir permanent de 1968 à 1993, vite affecté à la création de films d'animation qui ont fait sa gloire internationale.

Cette expo, rue Sherbrooke, il la considère comme un cadeau. Louis Pelletier, conservateur de la Collection Loto-Québec, s'avoue de son côté stupéfait par l'ampleur et par la qualité des oeuvres inédites que cette expo Back lui a fait connaître. «On a fait de grandes découvertes, précise-t-il. Plus de 60 ans d'interrogations illustrées défilaient sur papier devant nous.»

La soixantaine d'oeuvres sur les cimaises de l'exposition sont tirées des quelque 5000 qui ont survécu aux destructions successives. «Un grand nombre de mes gouaches et dessins ont été abandonnés dans les ruelles, lors des déménagements successifs», explique Frédéric Back en riant. C'est son épouse qui insistait pour sortir ses dessins du sous-sol. Avec raison.

À l'espace création Loto-Québec, les oeuvres inédites voisinent des carnets, lettres, photos, souvenirs de famille, extraits de films, entrevues vidéo, statuettes: Oscars, Génies, etc., récoltées un peu partout, maquettes, storyboards, prêtés par la Société Radio-Canada. 200 éléments en tout sont exposés.

Frédéric Back assure que son message est plus important que ses dessins, se disant surtout satisfait de la cohérence de son oeuvre. Ce chevalier des causes écologiques a lancé un cri d'alarme avant tout le monde, ayant l'impression de prêcher dans le désert. «Déjà, lors de la Deuxième Guerre mondiale, les nappes d'huile laissées par les bateaux polluaient les rives. Et je m'en inquiétais.»

Depuis toujours, il estime avoir pratiqué le journalisme, faisant de l'éditorial avec ses dessins. «On possède une liberté d'interprétation quand on dessine, explique Frédéric Back. On peut y mettre de la fantaisie mais aussi injecter nos idées et nos convictions. Ce qu'il y a de bien avec les films d'animation, c'est qu'ils sont accessibles à tous.»

La responsabilité de l'homme face à la Terre qui le porte et le nourrit aura été le grand combat de la vie de Frédéric Back. «À Montréal, il y a eu Terre des hommes, mais en intitulant ainsi l'Expo de 1967, on se plaçait démesurément au centre du monde, estime-t-il. L'homme n'est pas le maître de la création. On dépend d'éléments subtils, des insectes, des minuscules particules qui nous entourent, des animaux, des plantes qu'on sacrifie sans vergogne. Les chalutiers qui draguent le fond des mers en détruisant les fonds sont d'une telle irresponsabilité! Les hommes, politiciens, industriels, forestiers, simples citoyens, agissent avec une inconséquence révoltante.»

Quand il a fait l'extraordinaire film d'animation L'homme qui plantait des arbres, en 1987, Frédéric Back a ému aux larmes une foule de gens à travers le monde, contribuant à l'éveil collectif en matière environnementale.

Aujourd'hui, alors que les questions écologiques s'étalent en manchette des journaux et deviennent les dossiers chauds des programmes électoraux, le pionnier soupire. «Déjà, à l'époque, j'avais l'impression qu'il était bien tard... »

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