L'entrevue - Régis Debray l'apostat

Paris — Régis Debray a-t-il raté sa vocation? Si c'était à refaire, peut-être préférerait-il les planches des théâtres aux maquis boliviens, aux antichambres de l'Élysée et même aux arcanes de la médiologie. Une farce de son cru prendra bientôt l'affiche à Paris. Secret-Défonce, tango pour les temps futurs est une satire grinçante des campagnes électorales du XXIe siècle menées tambour battant sur un air de tango. La pièce a été refusée par quelques directeurs de théâtres nationaux pour cause de «légèreté» et surtout de... campagne présidentielle, dit son auteur en éclatant d'un grand rire de satisfaction.

«Je me suis mis au théâtre quand je suis devenu perplexe et incertain», avoue l'écrivain qui arrive du Moyen-Orient. «Il y a des situations où l'on est partagé et où l'on doit mettre en scène des personnages qui expriment une part de nous, même dans l'ambiguïté et l'ambivalence. Alors, on ne peut plus écrire de thèses, d'essais et de sermons. La seule façon de rendre l'incertitude, c'est le théâtre. Je suis absolument rebelle au théâtre à thèse et à message. Pour moi, le théâtre, c'est thèse et antithèse, messages contradictoires et, finalement, interrogation sur le sens des choses.»

Il y a quelques années, Régis Debray avait commis une pièce plus grave, Julien le fidèle ou le banquet des démons. Le texte, qui sera lu en présence de l'auteur cette semaine à l'Université de Montréal, raconte la fin d'un monde païen. «C'est une façon de parler de notre actualité, celle d'un monde chrétien qui s'efface devant un nouveau, peut-être païen ou islamique. Au IVe siècle, le monde païen s'effondrait devant la montée de la chrétienté. Je me suis dit qu'on pouvait faire une lecture allégorique du dernier sursaut d'un homme qui incarnait la civilisation païenne dans ce qu'elle avait de plus beau. L'empereur Julien avait pris conscience que Rome s'écroulait et qu'elle pouvait céder la place au fanatisme et à l'exclusion. On l'a appelé l'apostat, puisque ce sont les vainqueurs qui écrivent l'histoire.»

Même s'il se dit plus enfant du cinéma que du théâtre, Régis Debray garde le souvenir de grandes émotions devant un Gérard Philippe incarnant le prince de Hombourg au Théâtre national populaire (TNP) de Jean Vilar. Il avait entre 16 et 20 ans. Un demi-siècle plus tard, dit-il, le théâtre est devenu un médium délicieusement anachronique.

«Technologiquement, c'est ringard. Et je dis que c'est divinement ringard parce que, quand tout devient artifice, simulacre et espace virtuel, retrouver des corps à l'état brut est un ressourcement. Le théâtre est le plus vieux des arts. Il est fondé sur un dispositif scénique extrêmement simple qui n'a pas fondamentalement changé depuis 2500 ans, même si l'électricité a remplacé les chandelles. D'un côté, il y a des acteurs en chair et en os non doublés, non numérisés, sans playback, sans prothèses et dans un lieu unique. De l'autre, des spectateurs sagement assis sur des bancs ou des fauteuils et qui ne peuvent pas zapper. Ce face-à-face en temps réel, cette communion dans le mensonge librement acceptée, je trouve que ça témoigne d'une résistance à toute épreuve au progrès technique. C'est un pied de nez à l'hypermodernité. On en a de plus en plus besoin.»

Contrairement au cinéma qui s'adresse à l'individu et n'a rien de civique, le théâtre représente, dit Régis Debray, une façon d'«être ensemble avec les autres». Ce n'est d'ailleurs pas un hasard s'il est né avec la cité. Car le théâtre permet la «sublimation démocratique des instincts», dit Debray. C'est rien de moins qu'un outil de civilisation du sauvage.

«Les questions que se posent Eschyle ou Sophocle sont assez simples. Quel acte peut-on qualifier de crime? Comment arrêter une vendetta? Comment négocier avec les dieux? Comment surmonter la violence? Ce sont les problèmes de la vie quotidienne de la cité, mais ils ont été sublimés.» C'est par le théâtre, dit Debray, que la cité réfléchit sur elle-même, qu'elle met à distance ce qui relève de l'impulsif. «On est dans la représentation. On est justement dans une démocratie de la représentation. On n'est plus dans la présence immédiate, on est dans une délégation.»

Mes tripes, mon sang, mes larmes

On comprend dès lors pourquoi Régis Debray s'est inquiété de la floraison d'un théâtre des sens fondé sur l'expression brute des sentiments. Dans un pamphlet délicieux intitulé Sur le pont d'Avignon (Flammarion), il avait décrit cette évolution, stigmatisant notamment les pièces du metteur en scène flamand Jan Fabre, qui se caractérisent souvent par des jets d'urine, de sang et de sperme.

«Mes tripes, mon sang, mes larmes! On ne veut plus une cérémonie civique, mais physique, dit Debray. C'est le cri après l'écrit. La téléréalité, le ready made, le culte de l'abjection, du déchet, disons le triomphe de la pulsion, du physique sur le logique et de l'expression directe sur l'articulation par les mots. D'ailleurs, un spectacle de Bob Wilson a-t-il encore besoin de texte? Quand il existe, il en fait une sorte de fond sonore et de pâte à modeler. Ce n'est pas propre au théâtre. Cela fait partie de l'ensauvagement du monde, de la crise du signe, de la crise de la distance, au bénéfice de la trace et de la proximité.»

Le temps est bien fini où Jean Vilar distribuait aux spectateurs le texte des pièces qu'il montait, nous dit Debray. Pour en arriver là, il y a d'abord eu la critique du spectacle par les situationnistes. Guy Debord y a vu une forme d'aliénation et de victoire de la mort sur le vivant. Puis il y a eu le triomphe à retardement d'Antonin Artaud, avec Le Théâtre et son double et Le Théâtre de la cruauté, qui met à bas le texte au profit du geste, du cri et de l'improvisation.

Le phénomène est général et affecte l'ensemble de la société, nous dit Debray. C'est pourquoi «il ne faut pas trop en vouloir au théâtre». La peinture est dans la rue. Elle est devenue installation. Avec pour résultat que le théâtre, comme l'art, est devenu l'affaire des spécialistes.

«Aujourd'hui, le théâtre fonctionne en circuit fermé dans un laboratoire pour experts de la mise en scène, de l'image, de la lumière, des techniques du geste, de l'espace et de la chorégraphie. Le théâtre devient un monde qui s'adresse aux gens de théâtre. On y est un peu un intrus. C'est un monde qui s'est constitué sa propre bulle où il y a certains médias, certaines féodalités qui se font miroir et qui composent une sorte de société d'admiration mutuelle qui concerne quelques milliers de personnes.»

Un théâtre sans peuple

Selon le médiologue, nous assistons donc à la naissance d'un art sans peuple et d'un peuple sans art. Le divorce est consommé. Un fossé s'est creusé entre la scène et les préoccupations de la société. Régis Debray en veut pour preuve que les comités d'entreprise, ces structures syndicales françaises, ne vendent plus des billets de spectacle, mais des voyages touristiques et des billets pour... Disneyland!

Comment expliquer alors les centaines de milliers de spectateurs qui défilent chaque année à Avignon et dans tous les grands festivals européens? À côté de cela, les spectateurs qui couraient voir Lorenzaccio à Avignon en 1956 n'étaient finalement qu'une poignée. Ces milliers de spectateurs viennent pour la foire, dit Régis Debray. «Il faut bien occuper ses vacances.» En réalité, depuis 10 ans, les grands théâtres nationaux français ont perdu un quart de leurs spectateurs, rappelle-t-il. Sans compter que les grands festivals, et même Avignon, attirent de plus en plus les foules avec des spectacles de danse. Celle-ci est en quelque sorte devenue l'art de la mondialisation, puisque sans paroles.

L'évolution ne serait pas seulement culturelle, mais aussi physiologique. «Le théâtre pâtit de l'individualisme contemporain, du chacun-pour-soi et de la télévision qui est immédiateté, culte du direct, confort et raccourcissement du temps d'attention. Il y a aussi une évolution physiologique qui dérive des nouvelles technologies. Être coincé dans un fauteuil, prêter oreille et oeil pendant 2h30, c'est un effort d'attention que des gens qui ont une télécommande en main depuis l'âge de cinq ans peuvent difficilement consentir. Dans une école où l'ennui est interdit, qui est un lieu de vie où les professeurs anticipent le "zapping" en sautant d'un sujet à l'autre à toutes les dix minutes, cette fixité théâtrale, cette immobilisation physique et cette tension que représente une pièce sont devenues insolites et certainement ingrates pour celui qui est né dans la vidéosphère.»

En arrière-plan de cette évolution, on assiste à un changement de sens de la démocratie, nous dit Debray. Au rêve démocratique de Victor Hugo qui voulait expliquer Homère aux paysans s'est substituée l'expression des désirs et de la créativité de chacun. Or, «le théâtre et la démocratie sont des disciplines. Il y a des règles, des procédures, le vote, le parlement. Le parlement est en France un amphithéâtre, mais ce n'est plus le lieu du débat politique, qui s'est déplacé vers le plateau de télévision. Et puis, il faut que chacun puisse s'exprimer. Tout homme est un artiste».

Une société sans théâtre

Faut-il en conclure que nous allons vers une société sans théâtre? Régis Debray n'hésite pas du moins à poser la question. «Est-ce que l'esthétique est encore possible? Je n'en suis pas sûr. L'esthétique est une création très récente. La notion de beau naît au XVIe siècle. Auparavant, il y avait des rites plus ou moins efficaces, des fêtes distrayantes, des bateleurs. Mais la notion d'esthétique, avec ce qu'elle suppose de mise à distance, d'élaboration, de désintéressement, c'est quelque chose qui peut mourir. On a vécu sans esthétique pendant très longtemps. Entre la fin de l'Antiquité et la Renaissance, on avait de l'art religieux, de l'art efficace et intéressé qui contribuait au salut. Mais l'idée que le sens puisse naître de la beauté, celle de la vérité par le masque, du mensonge révélateur, de la fiction comme créatrice de réalité, tout cela est très précaire. Peut-être en sommes-nous sortis. Pourtant, dans l'esthétique, on trouve l'idée que l'homme est autre chose qu'un vivant.»

La façon dont le théâtre comique est en France méprisé par les élites serait un autre symptôme de cette crise. «Le théâtre a toujours été un signe de vitalité et de santé populaire parce que c'est un fait de communauté, de multitude, social et non pas purement individuel grâce notamment à la comédie. Le théâtre comique vient d'en bas. Or, notre théâtre un peu aristocratique n'aime pas ce qui vient d'en bas. La plupart des mises en scène vont toujours vers le grave. Quand une pièce n'est pas glauque, frissonnante et mortuaire, elle n'est pas prise au sérieux. Dario Fo a beau avoir eu le prix Nobel, il n'est pas pris au sérieux. Il y a une crise du comique qui est une crise du peuple. C'est la même chose. Le rire est jugé boulevardier et grossier. Le théâtre public s'en tient à distance. Il est soupçonné de vulgarité. Il est vrai que le rire, chez Molière, menaçait l'aristocratie.»

De Voltaire à Hugo, le théâtre a longtemps été un lieu dangereux. Beaucoup plus que le livre, il pouvait soulever les foules. En France, le théâtre a subi la censure plus longtemps que la presse et la littérature, rappelle Debray. Celle-ci n'est disparue définitivement qu'en 1966, après le scandale des Paravents de Jean Genêt traitant de la décolonisation algérienne. Encore aujourd'hui, la programmation des théâtres nationaux français doit être avalisée par le ministre, même s'il s'agit d'une formalité.

On dira que Régis Debray est déprimé et peut-être même un peu défaitiste. Et pourtant! «L'avenir est à l'archaïsme, dit-il. Le postindustriel sera préindustriel. Je crois à un retour au théâtre appuyé sur notre besoin croissant de rituels et sans doute de communauté.»

Et c'est peut-être même du rire que viendra le salut. Quelle mouche a donc piqué le sombre et grave médiologue pour qu'il éprouve tout à coup le besoin d'écrire une comédie satirique? «Ce qui se passe est tellement énorme qu'on a envie d'en rire et d'en faire rire. Il faut faire réfléchir en faisant rire. Le théâtre où l'on s'ennuie est un théâtre qu'il faut fuir. D'ailleurs, moi, je ne suis pas très sérieux. Et je déteste les gens sérieux!»

Le théâtre n'a peut-être pas dit son dernier mot.

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Collaborateur du Devoir

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