Bisbille à Shawinigan

Une bagarre de ruelle se poursuit depuis des mois à Shawinigan au sujet du Festival de théâtre de rue.Au moins 60 artistes et des fournisseurs ayant participé l'été dernier à la dernière édition de l'événement n'ont toujours pas été payés complètement. Les seuls émoluments artistiques en souffrance totaliseraient 110 000 $.

L'administration municipale renvoie la patate chaude à l'organisme sans but lucratif chargé d'organiser le festival. Les dirigeants de ce dernier répliquent en mettant la Ville en demeure de lui verser plus de 200 000 $ pour payer ses fournisseurs, y compris les artistes. Un cercle vicieux...

Reprenons. Le divorce entre la Ville et les organisateurs du festival a été prononcé après la dernière mouture, en juillet. Shawinigan a alors décidé de ne pas renouveler le contrat triennal la liant à l'équipe de création de l'événement. La municipalité mauricienne versait 200 000 $ par année à la structure organisatrice, qui en recevait au moins autant de plusieurs autres sources, pour un budget oscillant autour du demi-million de dollars.

Seulement, après avoir «mis le paquet pour la dixième édition», selon les propres mots des organisateurs, le festival s'est retrouvé avec un découvert d'au moins 200 000 $. Sur 25 compagnies, 22 auraient été payées à 50 % des réclamations, selon les organisateurs. Des compagnies étrangères figurent dans les partenaires floués.

«Huit mois, c'est long: nous avons été très patients», commente Marie-Josée Lagacé, directrice générale de Québec Art-Cité, un collectif faisant dans l'animation urbaine. «Cette histoire entache la réputation de la ville, mais a aussi des effets concrets sur les finances de petites compagnies fragiles et d'artistes déjà bien assez pauvres.»

Yves Dolbec, le fondateur de l'événement, a fait parvenir une mise en demeure à la Ville le 15 mars. Il y affirme que la Ville a forcé le festival à rembourser une dette accumulée de 200 000 $ en trois ans, à raison de 50 000 $ par année depuis 2004, ce qui «anéantissait sa capacité de payer les artistes et les fournisseurs». Le document réclame finalement 217 000 $ afin de pouvoir payer tous les fournisseurs de biens et services de l'édition 2006.

«Les représentants du festival souhaitent s'asseoir avec la Ville pour trouver une solution pour les artistes impayés», explique Denis Dolbec, interviewé hier comme porte-parole de son frère Yves dans ce dossier. «Les représentants du Festival théâtre de rue de Shawinigan sont profondément attristés par la situation dans laquelle se retrouvent certains artistes. Cependant, ils nient toute responsabilité quant aux sommes qui leur sont dues. Si Shawinigan avait reconduit le contrat, tel que prévu, tous les artistes seraient payés depuis longtemps déjà. Shawinigan prend le beurre et l'argent du beurre. Elle tente de voler le produit artistique des organisateurs sans assumer l'investissement des dix dernières années qui vient avec.»

Le directeur général de la municipalité ne voit pas les choses ainsi. «La Ville a versé 200 000 $ par année à un organisme qui devait payer les artistes et ses autres fournisseurs, dit Gaétan Béchard. C'est donc un problème interne de cet organisme de ne pas avoir réussi à payer ses factures. Nous, nous avons rempli toutes nos obligations.»

Par ailleurs, il souligne que la Ville n'a toujours pas reçu les états financiers vérifiés pour la dernière édition. Une dernière tranche de 20 000 $ de la subvention de 2006 (soit 10 % du total) ne sera transmise qu'après cette étape.

Les artistes lésés ont contacté le ministère du Patrimoine et le Conseil des arts et des lettres du Québec, en vain. Ils ont tenté d'obtenir réparation auprès de la mairesse Lise Landry. Elle leur a répondu, comme son directeur général, que la Ville n'assume pas les déficits des organismes subventionnés.

Shawinigan va même de l'avant avec une nouvelle proposition festivalière calquée sur la précédente. Elle a confié en décembre à un nouvel organisme, Les Rendez-vous des arts de la rue, la responsabilité d'organiser le nouvel événement en 2007.

La décision stimule la déception et l'aigreur des artistes. Cette semaine, ils ont donc lancé un appel à la solidarité boycotteuse de la communauté artistique d'ici et d'ailleurs. «Nous avons décidé collectivement d'être solidaires et de n'accepter aucun engagement avec le nouveau festival tant que les sommes dues ne seront pas remboursées en totalité, dit le texte du document diffusé mardi. Nous souhaitons vivement que tous les artistes, toutes disciplines confondues, se rallieront à notre cause et n'accepteront aucun contrat de ce nouveau festival tant que ce litige ne sera pas réglé.»

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