Premiers contacts avec les premières nations

Une visiteuse parcourt une section du Musée du Quai Branly où sont exposées des peaux peintes par des Amérindiens à l’époque des premiers voyages des Français en Amérique. Le musée parisien consacre une exposition aux Collections royales fran
Photo: Agence France-Presse (photo) Une visiteuse parcourt une section du Musée du Quai Branly où sont exposées des peaux peintes par des Amérindiens à l’époque des premiers voyages des Français en Amérique. Le musée parisien consacre une exposition aux Collections royales fran

Paris — À quoi ressemblaient les peuples amérindiens de la vallée du Saint-Laurent lorsque Cartier et Champlain arrivèrent pour fonder la Nouvelle-France? Une des meilleures façons de le savoir consiste à se tourner vers les vestiges de cette époque, c'est-à-dire les tout premiers objets recueillis par les Européens auprès des populations autochtones. Or, ces objets ne sont plus en Amérique depuis longtemps.

La création à Paris l'an dernier du nouveau Musée du Quai Branly, qui accueille dorénavant les arts premiers, aura permis de redécouvrir les précieuses Collections royales françaises qui furent les premières à témoigner de la présence amérindienne en Amérique du nord. Une petite exposition, justement intitulée Premières nations, collections royales, permet de sortir de l'oubli ces objets vieux de quatre siècles et qui appartiennent au riche patrimoine autochtone, Québécois et nord-américain.

Modeste dans sa présentation, l'exposition présentée dans l'une des salles suspendues du nouveau Musée du Quai Branly n'en est pas moins impressionnante par l'âge et la signification des objets que l'on y redécouvre. Car, c'est bien d'une redécouverte qu'il faut parler. On y trouve exposés une centaine d'objets, dont les premiers wampums, colliers, vêtements, pipes ou raquettes jamais recueillis en Amérique du nord. Dès le mois de juin, l'exposition sera d'ailleurs au Musée Pointe-à-Callière, à Montréal.

«Les Collections royales d'objets amérindiens sont les plus anciennes au monde, explique André Delpuech qui dirige la collection Amérique du Musée du Quai Branly. Cette collection d'objets du XVIIe et du XVIIIe siècle n'a pas d'équivalent. Partout ailleurs, comme au Canada et aux États-Unis, les collections sont beaucoup plus récentes.»

Certains de ces objets ont été échangés dès les premiers voyages au Canada. D'autres ont été recueillis par les missionnaires ou donnés en cadeau au roi de France par l'intermédiaire de ses représentants ou lors de visites des autochtones en France. Ainsi, en 1638, un chef montagnais offrit-il sa «couronne de porcelaine», ou wampum, à Louis XIII. En 1668, un groupe d'Iroquois pagaya même en canot d'écorce sur le grand canal de Versailles pour divertir Louis XIV.

Les wampums présentés au Musée du Quai Branly sont particulièrement impressionnants. Ces ceintures et ces écharpes faites avec des épines de porc-épic, des perles ou des coquillages n'étaient pas seulement destinées à des fins ornementales. Elles servaient littéralement de procédé mnémonique lorsqu'il fallait, par exemple conclure un traité diplomatique ou commercial.

Leur présence dans les Collections royales témoigne des nombreuses alliances tissées par les Français sur un gigantesque territoire où le nombre de colons n'a jamais dépassé 90 000. Selon les responsables de l'exposition, c'est cette faiblesse de la colonisation française qui explique les nombreux échanges et cadeaux qui feront la richesse des Collections royales. «À défaut d'être nombreux, les colons français devront multiplier les alliances et les traités, dit André Delpuech. On ne trouve pas la même richesse dans les collections constituées par les Anglais et les Espagnols qui avaient la force du nombre pour eux.» Il est particulièrement frappant de constater que les Espagnols n'ont pratiquement rien conservé des objets ayant appartenu aux populations autochtones d'Amérique du sud.

Avec la progression des idées des Lumières et le développement de la curiosité pour l'«autre», ces objets créent un intérêt considérable en Europe. Certains objets recueillis par les jésuites se retrouveront au Musée Kircheriano à Rome. L'une des premières collections sera créée par un apothicaire de Poitiers, Paul Contant. Dès 1606, le savant Nicolas-Claude Fabri de Peiresc rédige des observations détaillées sur les arcs et le canot ramenés d'Acadie par Pierre du Gua, sieur des Monts. Cette collection, qui se retrouvera plus tard à la Bibliothèque Sainte-Geneviève de Paris, est la seule datant du XVIe siècle qui n'ait jamais été dispersée. On a cependant perdu la trace des objets rapportés par Jacques Cartier lors de ses voyages de 1535 et 1541, souligne André Delpuech. Récemment, certains objets rapportés, disait-on, par Samuel de Champlain se sont révélés plus récents que l'on croyait.

À partir du XVIe siècle apparaît la mode des «cabinets de curiosités». On y rassemble les curiosités animales, végétales, minérales — ainsi que celles des «sauvages» — venues de tous les coins du monde. S'y trouvent rassemblés des animaux exotiques empaillés, des pierres et des coquillages comme des peaux peintes, des mocassins et des colliers. À Larochelle, le cabinet de Léonard Bernon, sieur de Bernonville, contient, dit-on, «diverses Curiositez servant à la personne d'un général des Sauvages». Michel Begon, inspecteur général de la marine et futur intendant de la Nouvelle-France acquiert lui aussi, pour sa propre collection, de nombreux objets hurons et abénakis.

Plusieurs des objets présentés au Quai Branly viennent du cabinet de curiosités du marquis de Sérent qui était aussi le précepteur des enfants de Louis XVI. En plus de satisfaire la curiosité de la cour, le cabinet servait à l'éducation des enfants du roi. L'un des cabinets de curiosités du roi se trouvait aux Jardins du roi qui se situaient à l'emplacement de l'actuel Jardin des plantes, sur la rive gauche de la Seine. Dès la Révolution, ces collections vont passer aux mains des nouvelles institutions que créent les révolutionnaires, comme le Muséum d'histoire naturelle et la Bibliothèque nationale.

«Malgré le pillage des débuts, c'est grâce à la Révolution que nous avons pu conserver ces objets intacts, dit André Delpuech. C'est presque un miracle qu'ils aient été préservés pendant trois ou quatre siècles.»

Sur les 100 000 objets venus des Amériques qui composent les collections du Musée du Quai Branly, 35 000 viennent d'Amérique du nord principalement de la vallée du Saint-Laurent, des Grands Lacs et du Mississippi. Sans compter la collection des objets inuits et du Grand Nord.

«De simples curiosités, ces objets vont lentement susciter un intérêt scientifique, d'abord pour illustrer les modes de production des peuples dits "non civilisés", puis comme objets d'étude ethnographique», dit André Delpuech. Selon lui, la collection d'objets amérindiens du Quai Branly n'a «jamais reçu toute l'attention qu'elle mérite». Cela tient notamment à un certain «oubli» par les Français de cette lointaine époque où ils contrôlaient presque tout le continent nord-américain. «Les Français se sont dépêchés d'oublier que l'histoire aurait pu tourner autrement!»

Correspondant du Devoir à Paris

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