Un pèlerinage à Notre-Dame-des-Autres

Chez Charles Guilbert et Serge Murphy, la vidéo est tribale et bon enfant. D'une production vidéo à l'autre, depuis près de 20 ans, ces deux créateurs mettent à contribution au casting leurs amis artistes. Ces comédiens non professionnels adorent se donner en «pestacle». «Habitant» ces oeuvres, cette bande de copains forme pour ainsi dire un village. C'est ce Notre-Dame-des-Autres surgi de nos souvenirs d'antan. La flèche du clocher y est remplacée par la caméra. Sous ce titre de Notre-Dame-des-Autres, un livre et un coffret DVD présentent l'intégrale de la production de Murphy et de Guilbert. Pas facile pourtant de rendre hommage à des créations aussi déroutantes qui nous échappent sans cesse. À la fois fictions, documentaires et comédies musicales, elles évoquent pêle-mêle Almodóvar et Jean Rouch, Michel Tremblay et Pierre Perrault, Woody Allen et Godard, mais en degré zéro et en version dadaïste... Et tout cela en musique. Car comme dans les Parapluies de Cherbourg ou le Resnais d'On connaît la chanson, ces personnages y vont à toutes les cinq minutes de leur petite chanson...

Tentant d'infiltrer au mieux cette poésie délirante et filmée, le livre-hommage procède par ordre alphabétique. Un tel classement aide à mieux voir cet univers décousu comme une image du monde qui nous entoure et du monde intérieur en vrac des vidéastes et de leurs âmes-soeurs qu'ils espèrent trouver parmi les spectateurs. Exprimer cet univers si particulier, ou du moins tenter de l'expliquer, c'est aussi tendre vers ce qu'il y a à la fois de farfelu et de quotidien, de réaliste et de surréaliste, mais aussi de léger et de grave. Dans ces documents réalisés dans le déroulement du temps, entre ville et campagne, on entendrait presque le son de la terre et du terroir, captés, filmés, pétris d'eau là même où cette terre rencontre le fleuve à Kamouraska dans Le Bal des anguilles. Sons. Musiques. Paroles. Mais aussi gestes qui les contredisent. Très librement, par leur connaissance de cet univers côtoyé, 25 auteurs (artistes, poètes, amis ou critiques) y amènent le lecteur dans leur texte à partir de A — amour, arts visuels, autobiographie — jusqu'à Z — zébrure et, pourquoi pas, z'artistique! Cet unique abécédaire recueille et dissèque en une cinquantaine de thèmes les ingrédients de l'alchimie si singulière du duo.

Pour s'y rendre

Avec ce recueil pour carte routière, il faut prendre le chemin de Notre-Dame-des-Autres et tout simplement visionner les bandes. Si on se rend vite compte que l'on est dans le registre «art et essai avec très petit budget», l'itinéraire est davantage jalonné d'«art» que d'«essai». D'abord on avance tout droit pendant 42 minutes avec Le Garçon du fleuriste (1987). Les protagonistes apparaissent pour y lire du Virginia Woolf ou des poèmes. On y entend des voix. On croise «les copines». Y faire fonctionner une machine à laver est aussi désespérant qu'en découdre avec des amours malheureuses ou non partagées. L'amour! Oui, toujours l'amour! Cet amour bavard fait s'épancher les acteurs comme dans un téléroman à l'eau de rose mâtiné d'Éric Rohmer. Le décor est un mélange de banal, de kitsch et de créations visuelles, et cela ne change pas tout au long de la route. Après, vous emprunterez en continu les pistes de L'Homme au trésor (1988). Les déboires du coeur et du corps décoiffent encore des égéries qui se teignent les cheveux. L'amour! Elles en rêvent. Elles en parlent. Elles en souffrent. Les garçons, le plus souvent, sont dans un autre monde. Un monde entre garçons qui inspire leurs confidences parfois crues.

Un monde où leurs amitiés particulières dictent leurs désirs et leurs mots d'ordre. Cela continue de façon baudelairienne et en costumes avec Sois sage ô ma douleur (1990). Deux bandes plus loin et après avoir réglé une fois pour toutes la «question nationale» dans 1837 secondes pour l'indépendance (1995), vous voilà à la fin du premier DVD. Passé le changement de disque, vous foncez, gardant le cap sur le merveilleux Bal des anguilles (1992). Il vous faut alors saisir ce qui se cache, le sens qui se dérobe et glisse constamment sous roche, visqueux et hors de toute prise. Après cette chronique buissonnière qui tient du conte, où les originaux du village se mêlent à la «gagne» de Serge Murphy, Charles Guilbert et Raymonde April, vous continuez sur Rien ne t'aura mon coeur (1997). Le désir sous toutes ses formes est évoqué une fois de plus en petites saynètes et en tableaux chantés. Vous traversez, yeux grand ouverts, J'ai rêvé longuement (2000). Et comme tout finit par une chanson — de ces airs que l'on chantonne sous la douche —, la dernière piste a pour titre Chanson pour les fantômes (2005). Exit la mélodie des spectres. Vous voilà à la fin du pèlerinage à Notre-Dame-des-Autres, au terme d'un voyage baroque à travers ces structures filmiques et narratives ouvertes, et si inclassables, de Guilbert et Murphy.

Collaborateur du Devoir

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NOTRE-DAME-DES-AUTRES

Charles Guilbert et Serge Murphy

Livre et coffret vidéographique (DVD)

Publié par Vidéographe sous la direction d'André Roy