Chouette! encore du cirque

Deux bonnes et belles propositions circaciennes arrivent en salle à Montréal. La compagnie française Les Nouveaux Nez occupera bientôt la TOHU. La troupe québécoise des Sept Doigts de la main casse déjà la baraque du Théâtre Corona et propose elle aussi une surboum le 31 décembre.

Les traditions ne meurent pas, elles se transforment, comme le cirque, qui ne cesse de se renouveler depuis quelques décennies. D'où cette impression justifiée de diversité et de vitalité débordantes. Par la singularité de ses productions et l'audace de ses questionnements, le cirque donne aussi de belles leçons aux autres arts de la scène un peu essoufflés. En fait, ici en tout cas, l'empire de la piste attire tellement de créateurs du théâtre, de la danse ou de la musique qu'il finit inexorablement par assécher un peu chacune de ces disciplines, ne serait-ce qu'en les privant des meilleurs techniciens. Faut-il vraiment rappeler que le Cirque du Soleil (CDS) emploie bien plus de 1000 personnes rien qu'à son siège social montréalais?

Pour une fois, une révolution n'a pas fait perdre beaucoup de temps.

Les nouveaux cirques apparus dans les années 70 ont germé et poussé par centaines dans le monde, avec le mastodonte québécois comme incontournable réalité, toujours en expansion. Le CDS vient d'annoncer l'embauche de Gilles Maheu, qui confirme ainsi son passage de l'avant-garde à l'industrie du spectacle. Le metteur en scène-fondateur de feu Carbone 14 dirige depuis des mois la création d'un nouveau spectacle pour une salle en construction dans un casino de Macao. Entre-temps, dès janvier, la compagnie aura présenter Quidam à Doubaï, une première percée sur le marché moyen-oriental et Cirque 2007 en avril, son énième show de tournée, dirigé cette fois par le clown américain David Shiner.

Un cirque chasse l'autre. Cette masse nouvelle a elle-même ensuite été ébranlée par le cirque contemporain — comme dans art contemporain ou danse contemporaine. Les experts ont parfois catégoriquement résumé le conflit entre un nouveau cirque tentant d'inventer un «théâtre total» et l'excroissance contemporaine attirée par un «art total». En fait, au bout du compte et des totaux, on se retrouve avec du cirque, tout simplement, un art lui-même réinventé, multiforme, métissé à souhait, dont même la frange plus traditionnelle est forcément redéfinie.

«Cirque traditionnel ou cirque contemporain? Nous, franchement, on ne veut pas se situer à l'intérieur de ce genre de querelle stérile», dit à ce sujet Nicolas Bernard, alias Georges Pétard, clown fondateur de la compagnie des Nouveaux Nez qui débarque de ce côté-ci de la face du monde. Il explique que ce nom a été choisi par boutade précisément, comme pied de nez quoi, dans la France abonnée aux querelles analytiques et à celle-ci en particulier. «Nous n'avons jamais prétendu faire du nouveau. Nous nous inscrivons dans une continuité tout en continuant à inventer des choses. C'est peut-être contemporain. Ça ne l'est peut-être pas. On s'en fout. Nous, on fait du cirque et c'est tout, et cet art a des traditions et des racines, mais aussi des branches et des créateurs actuels. Nous sommes une de ces branches, bien solidement plantée dans l'arbre.»

Les Nouveaux Nez se greffent à la TOHU, la Cité des arts du cirque, à compter de mardi. Nicolas Bernard arrive avec Roseline Guinet (Mme Françoise), Alain Reynaud (Félix Tampon) et André Riot-Sarcey, le metteur en scène. Les trois clowns sont diplômés du Centre National des Arts du Cirque de Châlons-en-Champagne (promotion de 1990). Leur premier spectacle a été créé au sein de l'école et vite repéré par le public et la critique. «Nous avons eu la chance de commencer directement à l'Olympia, en première partie d'un comédien qui s'appelle Rufus, celui qui a joué le père d'Amélie Poulain, explique Pétard-Bernard. Ça nous a lancé immédiatement. Raymond Devos nous a vu et a créé un prix à son nom pour nous. La première année, nous avons eu le Grand prix national du cirque. Bref, les débuts ont été sur les chapeaux de roues. Après chaque spectacle, nous nous sommes demandés si nous voulions continuer ensemble et à chaque fois la réponse positive a été évidente. Nous les avons enchaînés l'un après l'autre, à peu près aux trois ans.»

Clowns gymnastes et dadaïstes

La compagnie constituée dès 1990 a son quartier-général à Bourg-Saint-Andréol en Rhônes-Alpes, précisément dans le quartier historique de Tourne, et encore plus précisément dans l'ancienne Menuiserie familiale Reynaud, enfin, pour ceux qui connaissent. Les membres s'impliquent dans la formation et les rencontres professionnelles, les accueils d'artistes et les résidences de création. Une fois rentrés à la maison, les pas si nouveaux nez vont fignoler les derniers détails pour l'ouverture prochaine de La Maison des arts du clown et du cirque.

D'accord, mais tout ça pourquoi concrètement, sur scène s'entend?

Quand on le questionne sur la mécanique expressive de sa compagnie, Georges Pétard soupire et balance que «c'est vachement difficile d'en parler de l'intérieur». Nicolas Bernard prend le dessus et se lance dans l'auto-analyse. «Nous ne nous sommes jamais limités à rien, dit-il. Nos personnages osent tout, ou presque. Mieux, ils réussissent des exploits. Habituellement, les clowns ratent leurs tentatives, tombent et cassent tout. Les nôtre aussi sont maladroits et poussent leurs conneries jusqu'au bout. Mais ils peuvent jongler, manipuler des objets, jouer de la musique. Nos clowns aiment les mots aussi. Ils parlent beaucoup. Et puis, pour nous, un clown doit être vu et apprécié par tout le monde, depuis les enfants jusqu'aux adultes, parce que nos spectacles développent plusieurs niveaux de lectures.»

Le clown sérieux cite aussi la formule d'un confrère européen qui a décrit un spectacle des Nouveaux Nez comme de la «gymnastique dadaïste». Pas mal trouvé, en effet. «Nous ne sommes pas dans la narration ou la poésie gnangnan. Nous sommes plutôt dans le collage et l'association d'idées et même dans une certaine poésie violente, un peu révoltée.»

Cela établi, le spectacle présenté ici, Le Cirque des Nouveaux Nez, propose encore autre chose, du même et de l'autre. «Nous sommes issus du cirque et nous voulions y retourner. La compagnie a donc acquis un chapiteau, des caravanes et s'est lancé sur les routes. Nous avons aussi invité d'autres artistes, funambules, porteurs, musiciens ou acrobates, à se joindre à nous.» Aux trois clowns s'ajoutent donc une dizaine d'autres artistes qui seront à Montréal pour le grand numéro d'art total.

Les Nouveaux Nez y resteront jusqu'au 31 décembre. La compagnie des Sept Doigts de la main poursuit aussi jusqu'à la fin de l'année la présentation de son spectacle éponyme au théâtre Corona, dans le sud-ouest de Montréal. Le bijou spectaculaire, tout aussi irréductible à de simples concepts néoistes et postcircaciens, a déjà passé la barre des 600 représentations. Seulement, celle du 31 décembre s'annonce particulièrement déjantée.

«C'est le party de l'année à ne pas manquer, dit sans fausse modestie Marion Bellin, un des doigts de la direction artistique de la compagnie. L'an dernier, la soirée s'est terminé très, très tard avec DJ Pocket aux tables.»

Le forfait propose un souper, une représentation du fabuleux spectacle et la soirée dansante subséquente. Comme l'autre main de la compagnie présente le spectacle Traces en ce moment au Palace of Fine Arts Theatre de San Francisco, le passage à l'année 2007 devrait s'accompagner d'un lien vidéo entre les deux salles, les deux villes et les deux cotes du continent. Avant, on appelait ses bons amis au jour de l'An. Maintenant, on leur vidéotéléphone. Les traditions ne meurent pas, elles se transforment...