Architecture - Territoires culturels

Le Centre de design de l'UQAM présente une rétrospective des concours d'architecture culturels tenus au Québec entre 1991 et 2005. Le résultat? Un surprenant portrait de société sur les notions de territoire, de tradition, d'innovation et de modernité.

De loin, l'évêché et la cathédrale donnent à Sherbrooke un petit je-ne-sais-quoi de «castelllisé». Pourtant, la «reine des Cantons-de-l'Est» n'a rien d'une ville-palais. Comme bien d'autres du Québec, cette municipalité s'est développée de manière tristement anarchique, avec évidemment des centres commerciaux pour dévitaliser le coeur de ce petit monde. Les plus récents immeubles gouvernementaux, comme le très tristounet nouveau Palais de justice de la rue King, n'ont fait qu'ajouter des erreurs esthétiques aux bavures urbaines.

Seulement, comme le dit à peu près le dicton, à chaque effondrement des preuves le poète peut répondre par une salve d'espoir. Le poète, ou l'architecte et son complice l'urbaniste. Dans ce cas précis, la petite ville-reine s'est dotée d'un plan d'aménagement et a commencé des travaux qui auront un impact positif, au moins sur sa partie centrale. L'effort le plus notable concerne le début de la construction d'un Centre de production des arts de la scène Jean-Besré. Le chantier planifié depuis deux bonnes décennies vient tout juste d'ouvrir et doit se terminer à la fin de l'année prochaine. Sept compagnies de théâtre et de danse logeront dans le nouvel édifice érigé à l'angle des rues Wellington Sud et Aberdeen.

Comme Québec a fourni deux millions pour l'aventure, la réalisation est tombée de justesse sous le coup d'une règle du ministère de la Culture et des Communications. Depuis 1992, les projets d'équipement culturel subventionnés atteignant ce seuil minimum doivent «tenir des concours publics», un point c'est tout. Après quelques péripéties (le budget total du projet a été haussé de 3,3 millions à 4,5 millions), la firme montréalaise Saucier + Perrotte a remporté celui lancé pour la conception du Centre Jean-Besré.

La proposition du cabinet trône au milieu de 31 autres dans l'excellente exposition Concours d'architecture et imaginaire territorial. Les projets culturels au Québec 1991-2005, inaugurée au début du mois au Centre de design de l'UQAM. La maison Saucier + Perrotte a travaillé à partir de lignes pures et de volumes affirmés typiques de sa mécanique expressive. Une autre firme, Tardif, Faucher, Coutu, Faucher et Jacques Plante, finaliste du concours, imaginait carrément d'installer de petites éoliennes dans le jardin de l'édifice. Et peu importe que cet autre dessein reste sur la table à dessin: l'idée seule, cette autre «salve d'espoir», concentre jusqu'au pur jus un nouveau rapport au paysage et au territoire.

Portrait de groupe

«Nous ne voulions pas seulement exposer du matériel architectural: nous voulions interroger le rôle assigné à chacun des nouveaux équipements culturels, dans la vie culturelle mais aussi par rapport à son milieu, voire à la réparation de son environnement, souvent passablement endommagé», commente Denis Bilodeau, professeur à la faculté de l'aménagement de l'Université de Montréal. Théoricien de l'architecture, membre du Laboratoire d'étude de l'architecture potentielle (LEAP), fondé en 2001 pour suivre les développements de pointe du secteur, il a dirigé le travail de réflexion et d'exposition.

Les propositions retenues traversent tout le Québec, de Charlesbourg à Rimouski, de Montréal à la Place-Royale, mais le résultat ne propose pas seulement un portrait de groupe avec buildings à la société québécoise. En se servant de bibliothèques, de salles de spectacle, de centres d'interprétation ou d'écoles de formation, cette expo interroge les relations entretenues par l'architecture avec l'identité collective. Ces liens ont longtemps été abordés d'un point de vue stylistique. Ils s'actualisent maintenant et plus globalement par des références au territoire.

«La question de l'expression identitaire à travers l'architecture a longtemps fait débat, dit alors le professeur. Comment peut-on exprimer la spécificité d'une culture à travers l'architecture? L'émergence du territoire en tant que champ de référence sémantique et culturel dans le discours architectural contemporain est en grande partie liée à la critique du principe de table rase qui dominait encore récemment certaines pratiques modernistes et universalistes. Ces dernières considéraient le territoire comme un espace neutre, voire insignifiant, qu'il faut dominer. Par réaction, certaines écoles ont développé un conservatisme aussi extrême, interdisant de toucher à quoi que ce soit. D'autres nouvelles pratiques vont plutôt chercher à s'inscrire dans un ordre territorial préexistant à partir d'une reconnaissance de la signification culturelle de sa réalité et de ses structures.»

Les documents présentés au Centre de design s'inscrivent généralement dans cette mouvance. Les projets s'avèrent respectueux de l'environnement existant et tout à fait contemporains dans leur expression architecturale. Le Musée du fjord de la ville de La Baie, réalisé par BCS + M et Dupuis LeTourneux, illustre une stratégie paysagère: dès l'entrée de l'établissement, le visiteur progresse vers une salle d'exposition ouvrant sur le fjord du Saguenay, ce riche panorama liquide étant même dédoublé dans la paroi de verre par des effets de télescopage et de contre-jour. Au Centre d'interprétation du bourg de Pabos, en Gaspésie, les architectes ont plutôt dédoublé le vrai paysage sur d'astucieux panneaux permettant ainsi une lecture historique et poétique de l'ancien site de pêche.

J'cours les concours

Les exemples proviennent du LEAP, qui a constitué une exceptionnelle banque de données sur les concours organisés au Canada depuis 1945. Le catalogue sur le sujet vient d'être mis en ligne (leap.umontreal.ca). Le Laboratoire estime que près de 150 concours ont été tenus au Canada entre 1960 et 2000, les projets culturels comptant pour le tiers. Le Québec demeure à la traîne avec 17 concours durant les années 1980, 34 la décennie suivante et 25 depuis l'an 2000, selon les informations fournies en introduction du catalogue. Par comparaison, la France, championne du monde de la pratique, en organisait 1200 en 1990 seulement.

«Le fait de passer par voie de concours ne garantit pas la qualité», juge Denis Bilodeau, en ajoutant que les 31 projets québécois exposés demeurent franchement inégaux dans leurs résultats. L'échec plus ou moins relatif d'une construction ne dépend pas seulement du concours mais aussi de sa réalisation comme telle, avec les aménagements et les compromis toujours possibles. Ainsi du parc de l'Aventure basque en Amérique, dont la belle proposition architecturale, évoquant une baleine échouée, attend toujours son complément paysager.

Il faut aussi comprendre le contexte économique de ces productions. Dans les années 1990, les architectes, de plus en plus nombreux au Québec, ont dû composer avec un marché immobilier pratiquement moribond. Seules les commandes publiques offraient alors la possibilité de travailler et de se démarquer. Au total, plus de 400 bureaux ont donc planché sur les quelque 31 projets exposés, dont à peine quelques-uns passent la barre des dix millions de dollars de budget. Des bureaux, dont Croft Pelletier architectes (Québec) et l'Atelier Big City (Montréal), vont réaliser leur première commande importante dans ce cadre gouvernemental. Le jeu des alliances fait grimper le total des bureaux primés à 58. Le LEAP et M. Bilodeau ont finalement retenu 85 propositions en présentation. «Ce qui ressort, à mon avis, et c'est ce que visait le projet d'expo, c'est une impression de 15 ans d'effort et de travail collectif en architecture qui ont transformé notre rapport au territoire et au paysage québécois, et non pas le développement d'un star-système dominé par quelques individus, et ce, même si certains noms reviennent souvent.»

Que le commissaire le veuille ou non, des «starchitectes» nationaux se démarquent du lot, une poignée de signatures déjà bien connues: Dan Hanganu bien sûr, qui a fait du contrat culturel une spécialité personnelle; Saucier + Perrotte, encore; puis Pierre Thibeault, le surdoué de Québec, qui comptabilise 18 participations à lui tout seul, le record du lot. Il concentre au pur jus le thème de cette exposition arc-boutée entre l'architecture et l'identité, avec une passion évidente pour l'inscription de ses projets dans le territoire québécois. En plus, ce surdoué de la classe architecturale nationale a travaillé sur des propositions à la grandeur du Québec.

Le catalogue complète à merveille l'exposition, qui n'offre donc pas simplement une bête version sur panneau des projets. Le commissaire Bilodeau y colle à sa matière, tandis que d'autres savants y interrogent tour à tour l'importance des concours dans la définition d'une architecture contemporaine québécoise (Jacques Lachapelle), la place des figures humaines dans les esquisses architecturales du corpus (Jean-Pierre Chupin) ou celle des figurations des projets à construire (Georges Adamczyk). Catherine Szacka, collaboratrice occasionnelle du Devoir, clôt le document avec une synthèses des relais médiatiques accordés aux concours.

Des photos aériennes reproduites dans le catalogue et projetées dans la galerie de l'UQAM permettent de prendre la pleine mesure des constructions dans leur contexte réel d'inscription. Avec parfois de surprenants résultats, comme cette belle salle de spectacle, l'Anglicane de Lévis, défigurée en façade par des fils électriques aériens que le médiocre contrat du ministère de la Culture n'obligeait pas à enfouir. Une petite éolienne avec ça?