Barbara Kingsolver - Une Américaine va-t-en-paix

Une lectrice demande: «Avez-vous déjà expérimenté la perte du désir d'écrire?» Barbara Kingsolver sourit: «Non. Je suis une mère qui passe la plupart de son temps à chercher les chaussettes, à faire la cuisine, à raconter des histoires à ses enfants. Alors, je rêve des heures où les enfants sont à l'école et où je peux m'enfermer pour écrire.»

On pourrait croire à de l'affectation chez cet écrivaine qui compte parmi les plus populaires des États-Unis — Les Yeux dans les arbres s'est vendu à plus de deux millions d'exemplaires. Mais ses filles Camille et Lily tiennent une place énorme dans sa vie, et les soucis de la vie quotidienne lui sont autant de points d'appui pour conduire des méditations politiques incisives.

C'est la force de l'écriture de Barbara Kingsolver: cette capacité à fondre le singulier et le général, à partir de l'histoire d'un bébé iranien sauvé par un ours pour expliquer la folie du bellicisme américain, à conduire de l'observation d'un oiseau qui fait son nid à une critique argumentée des manipulations génétiques, à glisser d'une scène de rue vécue à la mise en cause des mythes américains.

Après le 11 septembre 2001, «ce jour effrayant qui a fait éclater l'illusion de notre sécurité», elle a pris des positions considérées comme «non patriotiques»: «J'ai simplement posé des questions», expliquait-elle lors de son passage au Festival America de Vincennes. «Pourquoi croyez-vous que cela est arrivé? Est-il possible de mettre fin à la violence en recourant à la violence?» Les conservateurs l'ont vilipendée, le Wall Street Journal a publié un commentaire appelant au boycottage de ses livres, les lettres anonymes d'injures l'ont assaillie. Le calme de Barbara Kingsolver, son réel intérêt pour la culture des légumes, son goût pour la nature, son souci du quotidien ne correspondent pas à l'image de l'artiste engagée. C'est pourtant bien ce qu'elle est, mêlant dans une personnalité sereine les deux caractères des héros de son premier roman, L'Arbre aux haricots, Taylor, pétulante et audacieuse, et Lou Ann, inquiète et faussement fragile.

Les racines de cette chimie hasardeuse plongent dans le Kentucky. «Nous vivions dans une communauté rurale, très pauvre, où l'occupation essentielle des gens était de lutter pour la survie. M'imaginer comme écrivain, dans ce contexte, même si j'aimais beaucoup écrire, était tout simplement idiot.» Son père est médecin, du genre à ne pas faire payer le patient démuni. La famille séjourne assez longuement au Congo, en 1963, et dans les Caraïbes, en 1967. Barbara entame des études de biologie et d'anglais dans une université de l'Indiana. On est en 1973, elle y découvre Faulkner, Marx, le féminisme et les manifestations contre la guerre de Vietnam. La violence sexuelle aussi, qu'elle évoque avec pudeur dans Petit miracle et autres essais: un viol qui la laisse comme un point de néant au centre de «[son] lit», dont elle ne peut émerger que «si [elle est] capable de [se] lever en colère».

Cette colère, peut-être, la conduit à 22 ans en Europe, puis à Tucson, dans l'Arizona. Elle va y approfondir ses études de biologie — elle est un des rares écrivaines dotées d'une culture scientifique, capable d'expliquer les OGM avec talent —, travailler comme rédacteur technique dans un institut scientifique et s'engager politiquement, ou plutôt, comme on dirait aujourd'hui, citoyennement: elle découvre le sort des réfugiés politiques du Guatemala et du Salvador, livrés alors à d'atroces guerres civiles. «J'ai été surprise d'apprendre que mon gouvernement finançait la guerre dans ces pays. C'était une guerre secrète. Les gens qui essayaient de fuir étaient renvoyés dans leur pays, où ils étaient massacrés, dit-elle. Je me suis impliquée dans un mouvement qui faisait entrer clandestinement ces gens. C'était une question de conscience: parfois, vous devez enfreindre la loi.»

En 1988, elle publie son premier roman, L'Arbre aux haricots, qui rencontre un succès immédiat: elle va pouvoir se livrer à son rêve d'enfance, vivre de son écriture. Elle le mène avec bonheur, réalisant des livres engagés en faveur de l'écologie ou dénonçant la politique impérialiste des États-Unis, mais qui sont avant tout de bonnes et belles histoires.

Réflexion contre bellicisme

Le 11 septembre a sans doute donné à Barbara Kingsolver une gravité nouvelle, la confrontant à des enjeux politiques moins abstraits qu'une dénonciation littéraire, la faisant éprouver la haine qu'elle a suscitée, comme Susan Sontag ou Arundathi Roy, en opposant la réflexion au simplisme belliqueux qui a saisi l'Amérique. S'assumant pleinement américaine, revendiquant le drapeau des États-Unis et les valeurs qui les fondent, elle a tenté d'expliquer à ses compatriotes, dans des textes lumineux que l'on retrouve dans Petit miracle et autres essais, que si «l'innocent ne mérite pas d'être violé, seul le naïf refuse de penser aux origines de la violence».

«Nous sommes une nation en guerre», rappelle-t-elle, citant les innombrables interventions des États-Unis en Afghanistan, au Chili, au Salvador, à la Grenade, en Iran, en Irak, en Libye, au Liban, au Nicaragua, etc. «Comment pouvais-je — comment quiconque pouvait-il — raisonnablement espérer que nous allions mener notre petit bonhomme de vie ici, au QG de la guerre, sans jamais être touchés par elle?» Car les États-Unis suscitent la haine à cause de leur «faim insatiable», de leur abandon à la «tyrannie matérielle»: «Les âmes affamées et les mains en colère se lèvent contre ce géant amoral.» Dès lors, il ne sert à rien de répondre à la violence par la violence, d'élever des murs toujours plus hauts: «Plus ils s'élèveront, plus la chute sera rude.» Barbara Kingsolver affirme que le mode de vie américain doit changer parce que les ressources naturelles sont limitées et que les États-Unis, en les gaspillant, se rendent dépendants et vulnérables. «La question est celle-ci, dit-elle: sommes-nous assez sages pour changer volontairement, quand nous en avons encore le temps, ou changerons-nous quand la crise nous l'imposera, d'une manière qui ne sera peut-être ni sûre ni humaine?»

Barbara Kingsolver s'oppose à la guerre en Irak et a signé le manifeste des pacifistes américains, Not In Our Name. «Je suis optimiste, dit-elle, je n'ai pas le choix, j'ai des enfants.» La période ouverte par le 11 septembre a été, pour elle comme pour tous les Américains, douloureuse. Qu'elle assume par l'écriture: «Même si j'ai perdu beaucoup, ce qui me reste, c'est de pouvoir encore parler pour nommer ce que j'aime.»