Prix Gérard-Morisset - «Voir le paysage»

Paul-Louis Martin
Photo: Alain Désilets
Photo: Paul-Louis Martin Photo: Alain Désilets

Les écrits et l'engagement social de l'ethnologue et historien Paul-Louis Martin, lauréat du prix Gérard-Morisset 2006, traverseront le temps comme autant d'observations croisées sur les patrimoines du Québec dans toutes leurs débauches et configurations rurales.

«Je suis un observateur de la culture populaire du Québec. Tout au long de ma carrière, je me suis intéressé à nos rapports avec l'environnement, l'univers animal, l'agriculture, les jardins, la forêt et notre histoire culturelle», lance Paul-Louis Martin, joint à sa demeure, la Maison de la prune, située à Saint-André-de-Kamouraska.

La carrière de ce Trifluvien de naissance, membre fondateur de l'Association des archivistes du Québec en 1968, traverse plusieurs décennies. Les nombreuses années passées en tant que professeur à l'Université du Québec à Trois-Rivières (1990-2005) et chargé de cours au département des arts et traditions populaires de l'université Laval (1970-1984) ne l'ont pas empêché d'être un acteur de premier plan en qualité de chercheur et découvreur des patrimoines qui ont modelé les régions du Québec.

À titre d'exemple, il a été un membre fondateur du Conseil régional de la culture de l'Est du Québec (1977) et de l'Association québécoise pour le patrimoine industriel (1988). Il a aussi été président fondateur du Groupe de recherche en histoire du Québec rural, directeur fondateur du Musée d'archéologie de l'Est du Québec, membre du comité scientifique du Musée des arts et traditions populaires du Québec à Trois-Rivières, conseiller technique de la Corporation de mise en valeur de la Maison des jésuites du Cap-de-la-Madeleine et conservateur des collections ethnographiques à l'Institut national de la civilisation du Québec, entre autres engagements.

Couvert de nombreuses distinctions, Paul-Louis Martin est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont La Chasse au Québec, paru chez Boréal en 1990 et qualifié par Louis-Gilles Francoeur (Le Devoir, 27 octobre 1990) d'un «des plus importants jalons de l'histoire environnementale du Québec, parce qu'il porte un regard global sur la disparition ou l'amenuisement des espèces animales par la chasse et le développement économique, avec son cortège de destruction des habitats et sa pollution».

Tous biens confondus

Paul-Louis Martin, qui a aussi assuré la conception du décor d'époque et des objets mobiliers pour le film Kamouraska (1971) de Claude Jutra, tient à rappeler son passage à la Commission des biens culturels du Québec. Il y agira comme commissaire dès 1978 puis à titre de président de 1983 à 1988. «Vous savez, j'ai parcouru les routes du Québec au cours de ma carrière, et ce fut particulièrement le cas quand j'étais membre de cette commission. Ce passage de ma vie a été d'une richesse inouïe.»

De ce passage, il retient ce fait particulier: «Je suis resté très attaché à un monument que j'ai contribué à faire protéger [en 1985], soit l'église de Rapide-Danseur, située en Abitibi sur le bord de la rivière Duparquet. C'était un lieu de colonisation tardive: on parle des année 30 et 40. Et en 1941, plutôt que de maintenir la petite chapelle de bois, le curé de cet endroit a réussi à convaincre ses paroissiens de construire une église en pierre. Mais pas à partir de n'importe quelle pierre, à partir de cailloux ronds que l'on ramasse dans les champs! Le curé a dessiné les plans lui-même sur le bord d'une table, lui qui n'était pas architecte, puis ont suivi des corvées incroyables pour dresser cette église, dont le clocher est "savoureux", sorte de petit appendice au milieu de la façade. Tout cela relève d'une foi absolument incroyable, enracinée. Ça démontre aussi la volonté de ces gens de s'inscrire dans la longue durée.»

Protection du paysage

Si le passé de M. Martin s'inscrit également dans la longue durée, il n'a d'autre choix que de regarder droit devant et d'honorer les projets qui remplissent ses tiroirs... municipaux. C'est que cet ancien membre du Comité de restauration de la rivière Jacques-Cartier et de la Corporation de mise en valeur du sentier du Grand-Portage a été élu maire de Saint-André-de-Kamouraska en novembre 2005.

Engagé, disions-nous? «Je m'occupe beaucoup du comité d'urbanisme, qui tente d'améliorer la qualité esthétique et visuelle de mon milieu. En ce sens, on a mis sur pied un programme d'enfouissement des fils. Et dès le printemps prochain, on va enfouir les fils du village sur une distance de 0,6 kilomètre, ce qui mettra en valeur notre église, un monument historique datant de 1806. Tout ce travail sera encadré et suivi par un programme d'intégration architecturale, et ce, dans le but d'améliorer notre patrimoine ou, si vous voulez, pour compenser les erreurs du passé», tient à souligner le maire Martin.

«Et le conseil des maires de la MRC [Kamouraska] a décidé d'interdire toute nouvelle porcherie sur lisier par le biais d'un règlement de contrôle intérimaire», poursuit

M. Martin, en ajoutant que «nous avons aussi adopté un règlement pour interdire l'érection de toute nouvelle éolienne dans le paysage agricole. Si on veut des éoliennes par ici, il va falloir les ériger en milieu forestier, histoire de ne pas détruire notre ressource paysagère».

La MRC de Kamouraska regroupe pas moins de 19 municipalités et compte plus 22 500 habitants. Le village de Saint-André compte 673 habitants. Plus largement, soulève l'ethnologue, la culture visuelle est manquante au Québec. «On n'enseigne pas aux jeunes à voir le paysage, à apprécier ses grandes lignes de force et son esthétisme, contrairement à ce qui se fait en France, par exemple, où une loi oblige les enseignants à consacrer 10 % de leur temps à sortir les enfants et leur faire découvrir les monuments, les vieux quartiers. Ils vont sur le terrain. On est encore loin de ça au Québec.»

Regards critiques

Les faux débats sur les régions irritent aussi cet ancien membre du comité du patrimoine de la coalition Solidarité rurale. Il en veut pour preuve le débat entourant la question «Faut-il fermer les régions?» diffusé sur les ondes de Télé-Québec en septembre dernier à l'émission Il va y avoir du sport, animée par Marie-France Bazzo. «C'est la pire aberration que j'aie entendue ces derniers temps! Qui donc a pu penser aborder ce sujet de cette façon-là? Je comprends que c'est du sensationnalisme; je comprends aussi que c'est temporaire comme débat. Mais peut-on regarder froidement la situation des régions du Québec sans se lancer dans des préjugés comme ceux-là qui mènent à de faux débats?»

Il se fait aussi critique de la gestion de notre patrimoine forestier. «On se trouve aujourd'hui à hériter de plusieurs décennies de laisser-aller dramatique par les grandes compagnies. Collectivement, on s'est laissé évacuer de la gestion de notre ressource forestière. Et les ingénieurs forestiers, souvent assez bien formés, entraient dans la vie professionnelle au service des grandes compagnies et endossaient littéralement les politiques et les pratiques de ces compagnies. Il y a eu très peu d'esprit critique et quand il y en avait, ça ne se rendait pas dans l'espace public.»

Selon lui, notre patrimoine forestier est encore «en santé». Mais pour sauver l'industrie forestière qui vit la pire crise de son histoire, comme l'a récemment exprimé le premier ministre Jean Charest, «il faudra passer par la valeur ajoutée de nos produits et développer de nouveaux marchés» conclut le maire Paul-Louis Martin.

Collaborateur du Devoir