Prix Albert-Tessier - «Passé un certain cap, on a envie de se dépasser»

La grande muse de départ de Léa Pool fut Marguerite Duras.
Photo: Annik MH de Carufel La grande muse de départ de Léa Pool fut Marguerite Duras.

On s'étonne que la Pool n'ait pas reçu le prix Albert-Tessier plus tôt, tant son regard de biais a enrichi notre septième art. Qu'elle soit née en 1950 à Genève et se soit exportée au Québec en 1975 n'est pourtant pas anecdotique. La cinéaste de La Femme de l'hôtel et d'Emporte-moi possède ce recul qui crée la semi-adhérence à une société, un état particulièrement propice à la création. Un pied en dehors de Montréal, un pied dans nos rues. Et la tête qui flotte au-delà...

Si les thèmes de l'exil, de l'errance hantent son oeuvre, c'est au chevauchement des continents qu'elle le doit en partie. «Dans mes films, il y a beaucoup de déplacements, de lieux de passage, dit-elle. Mon père était un apatride, un juif polonais sans papiers qui avait fui en Suisse. J'ai pris le nom de ma mère, mais la graine d'errance paternelle est restée.»

Elle parle de choix délibéré de s'installer chez nous après des vacances dans nos terres qui l'avaient emballée. «Je m'ennuyais en Suisse où tout est cadré, prévisible, sans espace pour les rebelles, alors que le Québec des années 70 vivait une telle effervescence... J'ai vécu mon arrivée à Montréal comme une libération...»

En Suisse, entourée d'artistes et de créateurs de l'audiovisuel, d'abord institutrice, elle avait touché à la vidéo en dilettante. Elle a remis ça à l'UQAM où elle a étudié en communication, s'est fait la main à la télé de Radio-Québec en travaillant à une série sur les communautés culturelles, et enseigna un temps la vidéo à l'UQAM.

Quête d'identité

La grande muse de départ fut Marguerite Duras, admirée follement pour l'aspect littéraire de son approche du cinéma, pour la construction de l'image. Strass Café, le premier moyen métrage de Léa Pool en 1980, scénarisé, produit, tourné par elle, scanda la solitude, la quête d'identité des humains en détresse émotive, dans la mouvance des questionnements durassiens. Strass Café réalisé avec trois sous vaillants, une ferveur, une âme, fut primé dans quatre festivals internationaux. Déjà, Léa Pool imposait sa signature, possédait des alliés indéfectibles, des détracteurs, et se montrait désormais prête à bâtir une oeuvre.

Suivront dans le même esprit libre et poétique La Femme de l'hôtel, puis Anne Trister. Toujours ce blues féminin, ce soin apporté au langage caméra, ces silences remplis d'angoisse, où l'art et l'amour tentent de combler des vides demeurés béants. «J'ai le goût de capturer la fragilité, l'éphémère, dit-elle. Aujourd'hui comme hier.»

Léa Pool est une de nos cinéastes les plus exportées sur la planète festival. Quatre de ses films furent présentés au rendez-vous de Berlin, un à Venise, deux à Sundance «Ça m'a permis de sortir, d'avoir une trajectoire internationale. Mes trois ou quatre derniers films ont été vendus dans plus de 40 pays chacun.»

Internationaliste par ses racines comme par son parcours, Léa Pool.

Michel Langlois a travaillé beaucoup à ses côtés en tant que scénariste. Ils se sont rejoints dans cette quête de l'ambiance, du regard, du geste où l'image prend le relais des mots, cherche et trouve son propre langage. À corps perdu en 1988, adapté d'un roman d'Yves Navarre, fut également un spleen, masculin cette fois, avec Montréal en fond de scène. L'art et ses enjeux, l'abandon, autre thème récurrent de son oeuvre, en tissaient encore la trame.

Paysages d'Amérique

Léa Pool a tourné en Suisse La Demoiselle sauvage (1991), avant de réaliser Mouvements du désir, «road-movie» canadien, trois ans plus tard. Deux films où la quête de l'amour demeurait centrale, mais où la griffe égarait un peu son émotion. C'est au sommet de sa forme en 1998 qu'elle réalisait le plus autobiographique et hautement touchant Emporte-Moi, transposition de son adolescence au Québec qui révélait Karine Vanasse dans un rôle d'une grande sensibilité.

Et comment oublier son documentaire d'Hotel Chronicles (1990), ce road-movie à travers l'Amérique, ses mythes et ses mirages? Puis son film émouvant sur Gabrielle Roy? «Le documentaire, ça nourrit, constate la cinéaste. Ça aide à sortir de sa bulle. Je ne suis pas d'un naturel très sociable, et le documentaire me force à aller vers les gens.»

Regardant en arrière, Léa Pool constate que la société a beaucoup changé. Et pas nécessairement pour le mieux.

«On carburait à la création, évoque-t-elle. Personne ne se demandait combien de spectateurs on allait rejoindre en salle. Si l'obsession du "box-office" qui sévit aujourd'hui avait pesé dans la balance autrefois, je n'aurais pas pu faire mes films. C'est clair. Pourtant, les productions conçues pour répondre aux besoins du marché ne durent pas dix ans en général. Quel legs veut-on transmettre aux générations du futur, au juste? Si on tourne une oeuvre pour perpétuer une culture, les considérations commerciales ne jouent pas vraiment. La quête à la performance empêche désormais les films de trouver leur souffle. Les voix personnelles meurent ainsi. Qu'adviendra-t-il de la relève qui commence en pareil climat? En règle générale, les institutions réclament des projets bâillonnés, léchés, alors que les scénarios devraient être des outils de liberté. On aurait intérêt à faire davantage de films moins chers, mais qui prennent davantage de risques.»

Regards de femmes

Léa Pool fait partie de cette poignée de cinéastes femmes qui ont tourné et duré: «Quand j'ai commencé, on était trois ou quatre réalisatrices de fiction à s'être taillé une place au Québec, constate-t-elle. Vingt-cinq ans plus tard, on est encore trois ou quatre... aussi sous-représentées qu'avant. Pourquoi? Est-ce parce que l'écriture féminine apparaît moins linéaire, donc moins aisément "décodable" chez les institutions? Au documentaire, la présence des femmes est plus marquée qu'en fiction. Parce que la compétition y est moins féroce et qu'elles n'aiment pas la bataille? Bien des questions se posent.»

Ces dernières années, Léa Pool a réalisé deux fictions en anglais, Lost and Delirious et Blue Butterfly, des projets qui lui furent proposés. Blue Butterfly, sorte de «Conte pour tous» avec quête de papillon d'un enfant malade, s'offrait William Hurt aux côtés de Pascale Bussières à la distribution et constituait un cadeau offert à sa fille adoptive d'origine chinoise. La cinéaste se sent armée pour des défis nouveaux.

«Je ne suis pas une conteuse, précise Léa Pool, plutôt impressionniste. Mais j'ai envie d'aller ailleurs, d'explorer des horizons encore inconnus, plus vastes aussi, moins intimistes. C'est pourquoi, sans doute, mes projets relèvent aujourd'hui de l'adaptation littéraire. Passé un certain cap, on a envie de se dépasser. Alors les romans des autres m'entraînent ailleurs. Les écrivains surviennent avec des univers personnels, différents, qui ouvrent sur l'inconnu.»

Elle travaille sur Une belle mort de Gil Courtemanche, rêve de porter à l'écran Pilgrim de Timothy Findley, une histoire de juif errant devant le psychanalyste Karl Gustav Young. Autre projet: mettre en scène Le Cantique des plaines de Nancy Huston, avec sa traversée canadienne de Montréal à Calgary.

«Hélas! On n'est plus dans la logique des années 80 et 90, soupire Léa Pool. Les films personnels doivent coûter moins de trois millions pour recevoir l'aval des institutions. Moi, je vise les projets à la fois personnels et ambitieux, qui correspondent à mon cheminement, à une expérience accumulée aussi. Vais-je en recevoir les moyens?»