Prix Denise-Pelletier - «Vivre vraiment»

Des Compagnons de Saint-Laurent à aujourd'hui en passant par les radio-romans, les téléthéâtres, Marie-Lou et toutes celles qu'elle fut, c'est plus d'un demi-siècle de métier qu'on honore ici.

Depuis plus de 60 ans (déjà!), Hélène Loiselle semble collectionner sans trop y faire attention les rôles de premier plan autant au théâtre qu'à la télé ou au cinéma. Elle a été de toutes les grandes expériences, de toutes les évolutions du «beau milieu». Vous pensez à un moment marquant de l'histoire culturelle du dernier demi-siècle, elle y était! Les Compagnons de Saint-Laurent; L'Égrégore; les radio-romans; les téléthéâtres en noir et blanc de Radio-Canada; le TNM de Jean Gascon et de Guy Hofman; Le Cid maghané; Médium saignant; Les Belles-Soeurs; À toi, pour toujours, ta Marie-Lou; Faut jeter la vieille; Les Ordres; Mon oncle Antoine; Réjeanne Padovani... Sans compter les téléromans, de Cap-aux-sorciers jusqu'à Virginie en passant par Sous un ciel variable, qui lui valut un Gémeau en 1995. Elle est partout! On dirait le bon dieu fait comédienne...

Pourtant, Hélène Loiselle est la réserve même. Effacée, discrète, un peu timide même, elle m'a reçu dans sa maison d'Outremont, presque gênée d'avoir à parler d'elle maintenant qu'elle se voit remettre ce prix du Québec pour les arts de la scène.

Un choc

Elle en viendra d'ailleurs rapidement à me dire que la remise de ce prix Denise-Pelletier lui a fait l'effet d'un choc et qu'elle a longtemps caché la nouvelle à ses proches, sinon à elle-même. «Oui, ça m'a fait un choc; un choc presque négatif, je ne saurais pas vraiment dire pourquoi, articule-t-elle lentement. Peut-être parce que ce genre de prix ressemble toujours un peu à un bilan. Et quand on trace le bilan, d'habitude, c'est parce que quelque chose est fini. Or, je ne peux absolument pas m'imaginer "la fin". La fin, c'est la mort, alors que mon métier m'a toujours permis de, comment dire, "vivre vraiment".»

Petit flash-back, comme ça, sans avertissement. Hélène Loiselle vient d'être «placée pensionnaire» à Saint-David-de-Yamaska, loin de ses parents, complètement abandonnée, seule au monde dans sa tête de petite fille. «J'ai sept ans. Je suis plongée dans un ennui total mais peu à peu, en chantant dans la chorale, en récitant des poèmes, je découvre une façon de survivre, plus même: d'exister vraiment. À partir de ce moment, cet appel à quelque chose d'autre que la simple réalité dans laquelle je me trouvais et qui deviendra pour moi le "métier", l'art et la poésie s'imposent comme une sorte de nécessité absolue. Quelque chose qui me permet de vivre vraiment, oui... S'il faut chercher un point de départ à ce qui est devenu ma carrière, il est là, dans ce sentiment.»

Retour au pied de la montagne. Un mince rayon de soleil entre nous sur la grande table de réfectoire qui fait le lien entre la petite fille et la petite grande dame devant moi. Un ange passe... Hélène Loiselle cherche ses mots en remuant les lèvres en silence, probablement parce qu'il y a trop de souvenirs, trop de pistes, de portes par lesquelles entrer dans cette vie de comédienne amorcée avec les Compagnons en 1945. Comme si elle se voyait forcée de faire un tri à travers tout cela, à travers cette immensité de choses accomplies déjà sur lesquelles elle est amenée à revenir par ses pairs et là, maintenant, par un plumitif à calepin de notes... Tout cela explique peut-être aussi le «choc»...

Presque brusquement, elle enchaîne avec un mot: «vital». «C'était vital pour moi d'être dans ce milieu; une nécessité vitale. Mes parents commerçants ne comprenaient pas pourquoi je voulais faire ma vie dans un théâtre, mais je me suis présentée aux auditions des Variétés lyriques de Lionel Daunais alors que j'avais 14 ans... en prétendant que j'en avais 17. C'est un autre point de départ; tout s'est enchaîné graduellement à partir de ce moment-là.»

Romanichels

À l'époque, bien sûr, le milieu ne ressemblait en rien à ce qu'il est devenu de nos jours. Il n'y a pas vraiment de compagnies de théâtre. Il n'y a même pas de théâtre encore puisque le Rideau Vert n'a été fondé qu'en 1949. Il n'y a pas d'écoles de théâtre non plus: on apprend le métier sur le tas ou avec un professeur privé comme les regrettés François Rozet et Charlotte Boisjoly, ou encore dans des «écoles de diction» comme celle de madame Audet.

Et l'on se greffe à des groupes qui «font» du théâtre. C'est ce qui a amené Hélène Loiselle aux Compagnons du père Legault où, en plus d'avoir la chance de jouer de plus en plus régulièrement — de Rosette «mon premier rôle à nom» dans On ne badine pas avec l'amour jusqu'à Juliette dans Roméo et Juliette —, elle a rencontré l'homme avec lequel elle allait élever cinq enfants et passer plus de 50 de sa vie: le comédien Lionel Villeneuve.

Lionel Villeneuve, disparu en 2000 à l'âge de 75 ans, était une force de la nature, vous diront tous ceux qui l'ont connu, et l'on s'étonne encore qu'il ne soit pas là du haut de sa taille de presque géant alors que sa compagne si fragile continue à tenir le fort. Ils auront souvent joué ensemble mais une seule fois — et quelle fois! — ils auront été un couple au théâtre: lui Léopold et elle Marie-Lou dans cette tragédie de la vie ordinaire tissée serré, dans ce bouleversant À toi, pour toujours, ta Marie-Lou que Michel Tremblay a écrit en pensant à elle. En se remémorant ces années, Hélène Loiselle dira qu'ils ont vécu ensemble «une vie de romanichels»...

Toute la rencontre s'est finalement déroulée sur le même mode: intense, chaleureuse et feutrée tout à la fois, peuplée, on s'en doute, de multiples fantômes surgis des 60 dernières années.

Avant de quitter la comédienne, je lui ai posé une dernière question, globale, sur sa perception du milieu aujourd'hui: elle s'est enflammée. «Il est formidable, le milieu! Avec toutes ces écoles [elle a enseigné à Lionel-Groulx et à l'École nationale], tout est tellement plus structuré, mieux organisé. Et il y a tellement de bons jeunes comédiens, il faut le dire. Remarquez, il y en a vraiment beaucoup et je ne sais pas comment ils vont s'y prendre pour tous faire leur place. Mais je suis bien placée pour comprendre aussi: quand c'est vital, il faut y aller et plonger!»