Robert Gravel ou l'art du don

La vie se donne. Ça commence comme ça. Ensuite, celui et celle qui est comblé d'amour peut le redonner, ailleurs — de près ou de loin. Cette grâce, Robert Gravel l'a reçue et a su transmettre par elle de la joie, une liberté et une vérité qui étaient les siennes. L'amour est don, non un droit ou un devoir.

Où se cache la vérité ? Dans l'écriture par laquelle le désespoir le plus opaque réussit même à faire rire? dans le jeu qui, à travers le non-jeu — une théorie et une pratique qu'il a créées et développées —, ne force rien, demande au comédien et au spectateur toute sa présence? dans tous les paradoxes qui composent l'un et l'autre et façonnent le sens de la vie? Si nous allons dans le sens de la vérité, nous ne pouvons pas nous tromper, estimait Robert Gravel. Nous avons toujours le droit à l'erreur, mais ça reste vrai. Un regard amoureux porté sur n'importe quel être est un regard sur ce qui peut être la vie; sans jugement sur ce qui est bien ou mal, au-delà de toute apparence.

Ses défis, ses montagnes à gravir, il faut les créer, disait-il; et à partir de là, assumer ses responsabilités. Les audaces que l'on ose renouvellent les formes de l'art et font avancer nos libertés. Cela exige de la souplesse, d'accepter l'inconfort du déséquilibre: écouter ce qui monte en nous, essayer, nous confronter au connu, braver, nous questionner. Robert Gravel possédait véritablement l'art du don, laissant libre cours aux mots quand il écrivait, aux mouvements sur scène quand il jouait — lieu de permission, de risques et de dangers — et dans le regard de tendresse qu'il portait sur les humains, sans préjugés.

Une écriture «plate»

L'écriture de Robert Gravel, loin de revendiquer quelque titre de noblesse, est «plate», comme il la qualifiait lui-même. Ses pièces n'ont pas de prétention littéraire, n'ont pas de message à faire passer, mais quelque chose se passe. Une liberté. À travers la banalité du texte, la médiocrité des personnages: un déversement d'amour.

Robert Gravel redonnait aux acteurs et aux spectateurs une liberté qui était la sienne; une liberté farouche et cynique, parfois féroce, toujours rigoureuse. Une liberté de transmission, donc, en forme de défis par lesquels se créent les images et les gestes les plus farfelus issus de l'imaginaire et de la conscience. Une liberté axée sur la recherche, le désir de bâtir des objets théâtraux qu'on ne verra pas ailleurs, de vivre dangereusement, de braver le ridicule. Questionner sans cesse l'espace fondamental du théâtre, de l'écriture au jeu au rapport avec le public. Liberté de changer les règles de jeu traditionnelles en créant des espaces-temps remplis parfois de longs silences ou d'actions multiples et simultanées ou de moments improvisés, déstabilisants pour le comédien, l'obligeant à se réinventer à chaque représentation, à se mettre au service du personnage et de l'action, sans rien forcer, sans pathos, sans projection, et d'appeler cela non-jeu. Et il n'en exigera pas moins du spectateur, qui ne sera pas amadoué ou flatté, mais, bien au contraire, tout à la fois provoqué, déconcerté, ennuyé, intéressé, ravi, choqué. C'est au moment de la représentation, dans le temps vivant du texte et du jeu, que comédiens et spectateurs donnent un sens à la pièce, une émotion, un regard unique et mouvant sur l'illusoire banalité des choses. Ainsi, le comédien est davantage qu'un messager, il est le message, il est l'oeuvre que seul un dépassement de soi permet de traduire, en explorant les plus inquiétants recoins du jeu théâtral, en toute liberté, atteignant l'autre dans son frémissement, le déboussolant, l'ébranlant.

Les personnages de Gravel sont lourds, désolants et semblent n'avoir rien d'autre à offrir que leur vacuité et leur désespérance. Qu'est-ce qui les rend paradoxalement si attachants? N'est-ce pas la joie et le plaisir que dégage le jeu des acteurs, qui leur apportent ce qu'en eux-mêmes ils puisent d'humanité et d'humour? Car les scènes et les images proposées sont parfois terribles, il est vrai, et il ne cherchait pas non plus à s'en affranchir; au contraire, ce qui montait en lui, sous forme d'imbécillité, de frustrations, de petitesse, de lâcheté, il le reproduisait sur scène et nous donnait à voir un monde cru, qui eût été difficilement supportable s'il n'avait été filtré par son intelligence et sa bonté. Le désespoir apparaît telle une couche de fond dans l'écriture de Gravel, entièrement noir, drôle aussi. Et la mort arrive comme la dernière lâcheté, l'ultime brutalité de la vie. Les personnages que l'on rencontre à l'intérieur de sa trilogie de La Tragédie de l'homme (Durocher le milliardaire, L'Homme qui n'avait plus d'amis et Il n'y a plus rien) ne sont pas des héros, pas plus que ceux de sa dernière pièce — inachevée — Thérèse, Tom et Simon. En eux, rien d'altier ou de fier, mais une lassitude et une bêtise qui les emportent inexorablement vers une fin triste, pas glorieuse du tout. Seuls dans un vide qui se referme sur eux.

Il répétait souvent: il faut se mettre au service de l'oeuvre et du texte; aimer son travail et non le faire pour être aimé. Gravel absorbait ce qu'il voyait, entendait, lisait et le redonnait ensuite aux gens dans le but d'un mieux-être général. La bonté n'est pas éloquence, lui avait enseigné le tao; pas besoin d'en rajouter, d'en faire trop. Ce qu'il aimait dans le non-jeu, c'était le plaisir qu'il y puisait, l'absence d'effet; refuser le trac ou la peur pour laisser place au rire, à l'improvisation, à l'in-volontaire. Dans le grand livre de Robert Gravel, le théâtre est un creuset dans lequel les acteurs déposent leur feu et leur chair, et par la grâce de leur effort, par piétinement d'os, de membres, de syllabes deviennent autres, se refont un corps, se façonnent un visage. Où se trouve la vérité? L'espace vide, le temps mort dans lesquels l'artiste l'introduit, renverse ses limites, l'ouvre à l'autre dans un acte de transmission sensible, joué. Gratuité, écoute, intelligence, plaisir forment la base de la pensée directe qui conduit la démarche créatrice du comédien dans le non-jeu, le guide dans l'esprit festif du travail scénique.

Robert Gravel appréciait le jeu sous toutes ses formes, y trouvait son bonheur et se méfiait des conspirateurs et autres manipulateurs affirmant que la vie est une chose sérieuse. La mort elle-même était pour lui un jeu aux règles complexes s'éclaircissant de jour en jour. C'est le jeu de la vie qui dicte ses règles au jeu de l'acteur. Les comédiens portent en eux leur personnage et les présentent au public avec une joie communicatrice. Robert Gravel l'avait inscrite comme règle première de non-jeu; et ce bonheur théâtral ne perdure-t-il pas toujours? Sur scène et dans son écriture, Robert Gravel est allé au bout de lui-même, dans l'inconnu, l'étrange, le rien, qu'il transportait au Nouveau Théâtre Expérimental dans ses créations et ailleurs dans ses interprétations au théâtre, au cinéma, à la télévision, sans prétention d'être, d'action ou de parole.

Sa présence, encore, il la donne à tous ceux qui l'ont côtoyé, de près ou de loin. C'est là que ça commence pour chacun. Que ça irradie. Dans l'amour.

Collaboration spéciale

***

Dyane Raymond est étudiante au doctorat en Études littéraires à l'Université du Québec à Montréal.