Paroles vagabondes

La conteuse d’origine haïtienne Joujou Turenne - Yoaniis Menge
Photo: La conteuse d’origine haïtienne Joujou Turenne - Yoaniis Menge

Îles de la Madeleine — Quand il était petit, l'écrivain Sylvain Rivière vivait dans le village de Carleton, en Gaspésie. Loin du monde. Dans la maison qu'il partageait avec ses cinq frères et soeurs, on offrait toujours au quêteux le gîte et le couvert. «Le quêteux, à l'époque, était doué d'un pouvoir surnaturel. Si tu ne lui ouvrais pas ta porte, il pouvait te jeter un sort», dit-il. Le quêteux, en échange, faisait vibrer les enfants de ses histoires d'ailleurs. Et Sylvain Rivière se souvient, enfant, d'avoir longtemps suivi sa silhouette à travers la fenêtre, lorsque, une fois son séjour terminé, le quêteux reprenait son voyage.

Aujourd'hui, Sylvain Rivière veut faire partager aux gens des îles de la Madeleine, sa terre d'adoption, ce privilège qu'il a eu à l'époque, d'accueillir le monde dans sa maison, dans ce monde d'avant la télévision. Et il y a cinq ans, il a fondé le festival Contes-en-îles, qui amène aux Îles depuis, chaque année, des conteurs du monde entier.

Cette année, la parole est donnée aux conteuses. Une parole de femmes, dans un univers où ce sont encore les hommes qui se partagent le plus souvent l'avant-scène. Et toute la semaine durant, ces femmes du Liban, d'Écosse, de France, d'Algérie, d'Italie, d'Italie, de Hollande, iront dans les écoles, les centres pour personnes âgées, jusqu'aux collines lointaines de l'île d'Entrée, pour porter la parole que leurs mères leur ont léguée. «Un jour, on est allés dans une classe de l'île d'Entrée où il y avait six enfants. C'était la première fois qu'ils voyaient un spectacle, et il y avait des étincelles dans leurs yeux», raconte Sylvain Rivière, qui a précisément programmé son festival en automne pour s'adresser aux gens des Îles plutôt qu'aux touristes.

Quoi de mieux pour rapprocher ces enfants du bout du monde, que, par exemple, Fiona McLeod, conteuse écossaise, qui traîne dans sa besace des histoires de phoques ensorcelés et de marins. «Dans la mythologie écossaise, les phoques sont des animaux mythiques. Ils représentent les âmes des marins disparus», dit-elle.

Comme chaque année, le périple du festival a commencé à Montréal, à bord du navire de croisière qui relie la métropole à l'archipel lointain. Et c'est la conteuse Joujou Turenne, Haïtienne d'origine et Québécoise d'adoption, qui a ouvert le bal dans un tourbillon d'étoffes, et au son des graines de flamboyants, ces arbres que l'on trouve dans les Antilles. «Je suis une nomade», dit celle qui est allée collecter des contes partout dans les Antilles, mais surtout dans les soirées de conteurs de son Haïti natal. «On apporte une bouteille de rhum et on écoute les gens se raconter des contes entre eux.» Ces histoires, Joujou les a adaptées ensuite à son répertoire, qui compte aussi des contes qu'elle a entièrement inventés.

Contes-en-îles donne la parole aux femmes donc, mais il y a bien ici un conteur, comme dans toute exception qui confirme la règle. Ce conteur, c'est Toumani Kouyaté, du Burkina Faso, qui organise aussi tous les deux ans, dans son pays d'origine, un festival international du conte. Issu d'une grande famille de conteurs malinkés, Toumani Kouyaté est tout à fait à l'aise parmi les femmes. «Chez nous, lorsqu'il y a des mariages et des initiations, les femmes s'enferment ensemble et se racontent des histoires durant sept jours. Moi, je les écoutais en cachette.» Pour lui, chaque mot du conte est un enseignement. «Je refuse de dire d'où vient un conte. Parce qu'il est arrivé que des gens croient qu'un conte venait de chez nous, alors qu'en fait c'était un conte inuit.»

En Afrique, le conte a valeur de formation, comme relève Christian-Marie Pons, professeur de communications à l'Université de Sherbrooke, qui s'est beaucoup intéressé au conte. «En Afrique, il y a des degrés d'enseignement du conte comme il y a ici des degrés de formation scolaire, du primaire au secondaire, par exemple», dit-il.

Reste que l'intérêt a connu un fléchissement ces dernières années au Moyen-Orient, comme c'est arrivé chez nous, avant le regain d'intérêt porté d'abord par les années 1970, puis par les années 1990.

«En Égypte et au Moyen-Orient, dit M. Pons, les conteurs contaient dans les cafés tous les dimanches. Ils contaient des histoires interminables. On a bien essayé de les reconstituer au complet, mais on n'a jamais réussi...» Au festival du conte de Sherbrooke, qui s'intitule Les jours sont contés en Estrie et qui se déroule du 13 au 22 octobre prochain, le conteur libanais Jihad Darwiche participe régulièrement à une nuit du conte, au cours de laquelle il tient le public en haleine de 22 heures jusqu'à l'aube! Les jours sont contés en Estrie, qui succède au festival Contes-en-îles et au festival des Grandes-Gueules de Trois-Pistoles, présente par ailleurs des spectacles en français, en anglais, et en espagnol. Cette année, le jumelage de cinq conteurs qui racontent dans leur langue maternelle, à cinq enfants québécois issus de la même communauté qu'eux, donnera un livre-cd intitulé Le chemin des contes.

On aurait pu croire que le développement des technologies de communications aurait nui à cette parole ancienne qu'est le conte traditionnel. Il semble bien pourtant que ce soit tout le contraire qui se produise. Et les festivals de conte se multiplient dans les régions les plus reculées du Québec. Le dernier-né du lot, le festival du conte Innucadie, de Natashquan, a ouvert ses portes cet été et accueillait justement la conteuse des îles Annick Leblanc. «Ce qui est fascinant dans le conte, c'est que la même histoire qui fait rêver un "flo" de trois ans va aussi plaire à un adulte», dit Sylvain Rivière. Et la preuve la plus vivante de la raison d'être de ces événements de parole vagabonde, c'est la foule des Îles qui se presse aux rendez-vous, un sourire sur les lèvres et le rêve au fond des yeux.