Poésie - Un poète, un micro, un public

C'est un secret de Polichinelle: la poésie est absente de l'écran radar culturel de la majorité des Québécois, qui n'en entendent presque jamais parler, en lisent peu et en achètent encore moins. Pas étonnant que le Festival international de poésie de Trois-Rivières (FIPTR) ait choisi cette phrase de Léopold Sédar Senghor — «Je t'ai tissé une chanson et tu ne m'as pas entendu» — plutôt qu'une autre pour lancer sa 22e édition, qui commence le 29 septembre prochain.

Son fondateur et président, Gaston Bellemare, est le premier à décrier ce vide et à réclamer qu'on le comble par tous les moyens. «La poésie n'est pas en faute. Il se publie chaque année une centaine de recueils dont on entend à peu près jamais parler. C'est comme si c'était publié pour des aveugles et des sourds», s'impatiente celui qui est aussi cofondateur de la maison d'édition les Écrits des Forges et président de l'Association nationale des éditeurs de livres (ANEL).

Il y a 22 ans, le festival d'une durée de dix jours avait justement été créé pour contrer ce que l'éditeur appelait alors le syndrome Mirabel. «On disait aux médias: "On a un poète qui a gagné quatre prix cette année, est-ce que vous seriez prêt à le recevoir?", et on nous répondait que non, qu'il y avait tous ces auteurs français à rencontrer et si peu de temps à consacrer à la littérature.» Deux décennies plus tard, le syndrome est toujours aussi fort, estime l'éditeur.

Qu'à cela ne tienne, Gaston Bellemare est opiniâtre. Avec sa complice, Maryse Baribeau, il continue depuis plus de deux décennies à creuser le même sillon, créant autour de Trois-Rivières une brèche qui n'a de cesse de s'étendre. Aujourd'hui, plus personne ne contesterait son titre de capitale de la poésie à la ville qui accueille chaque automne plus d'une centaine de poètes en provenance de plusieurs pays, tant de l'Europe que de l'Afrique, de l'Asie ou du Proche-Orient.

État de grâce

En 22 ans, la formule mise au point par le festival — un poète, un micro, un public — n'a pas pris une ride. Au contraire, «le public écoute de mieux en mieux les poètes qui, eux, se sentent de plus en plus appréciés», fait valoir son fondateur. Même les plus réfractaires l'admettent. «Pendant dix jours, on vit une sorte d'état de grâce. Les gens accèdent beaucoup plus facilement à l'essence de la poésie qu'en temps normal parce qu'ils sont portés par l'électricité qui se dégage de la ville pendant le festival.»

Le réflexe est devenu si naturel pour certains amateurs qu'ils sont de plus en plus nombreux à s'enquérir de la programmation bien des mois avant que ses artisans n'aient eu le temps de dire ouf. «On a même des gens qui prennent des vacances pour assister au festival. Je n'aurais jamais imaginé cela avant», raconte M. Bellemare.

Il faut dire que les antennes du festival sont maintenant actives en plusieurs points du globe, solidement reliées entre elles par Internet. L'an prochain, le site du festival sera trilingue. Dans deux ans, on pourra y lire de la poésie en français, en anglais, en espagnol, mais aussi en italien et en allemand. «On vit dans un pays de bungalows. Vendre un livre à Sept-Îles, ça coûte une fortune, plus cher que le livre lui-même. Il faut abolir la distance, se créer un canal poésie ou un canal littérature pour effacer tous les mauvais cours que les gens ont suivis», rêve Gaston Bellemare.

Salut à Senghor

En attendant, les amateurs de poésie ont rendez-vous à Trois-Rivières, où ils auront à choisir parmi 450 activités réparties dans 80 lieux (bars, cafés, restaurants, galeries et salles de spectacle). Vue de loin, la programmation a des allures de marathon, mais on aurait tort de l'interpréter ainsi, croient ses organisateurs.

Ceux-ci estiment plutôt que c'est dans le foisonnement des rencontres que le public prête le mieux l'oreille. D'autant qu'on tient mordicus à ce que chaque intervention reste brève. Les poètes s'engagent à ne pas lire durant plus de trois minutes (cinq minutes au maximum). Le public a ensuite le droit de parler durant six minutes, avant que ne reprenne la lecture suivante. C'est ainsi que les mots filent, entre deux bouchées, une pièce de jazz ou de blues.

Généralement, ce sont les poètes eux-mêmes qui lisent leurs textes, mais quelques exceptions s'imposent, alors que la communauté littéraire s'apprête à célébrer, le 9 octobre prochain, le 100e anniversaire de naissance de Léopold Sédar Senghor. Pas moins de cinq hommages seront donc réservés au père de la francophonie, tout comme plusieurs activités, parmi lesquelles on peut citer un récital alliant les mots de Senghor à la musique de Mozart, le 3 octobre, à la salle Armando-Santiago.

Ce sera aussi l'occasion de saluer un brillant explorateur du langage poétique, le poète, critique d'art et traducteur Gilles Hénault, disparu il y a dix ans, le 6 octobre 1996. Philippe Haeck, signataire de la postface de son anthologie Poèmes 1937-1993, et Lise Demers parleront de l'oeuvre de celui qui fut aussi enseignant à l'Université du Québec à Montréal et directeur des pages artistiques du Devoir. Rendez-vous le 30 septembre à la salle régionale de la Maison de la culture de Trois-Rivières. Pour le reste de la programmation: www.fiptr.com.