Spectacles - L'homme qui frôla le soleil

Au bout du fil, de chez lui en Arkansas, Billy Lee Riley me parle de Jerry Lee Lewis. Précisons: pas Jerry Lee Lewis le pianiste fou furieux du rock qui maria sa cousine de 13 ans, mais le même Jerry Lee Lewis du temps qu'il était l'un des Little Green Men, le groupe de rockabilly qui accompagnait Billy Lee Riley.

Car c'est bel et bien Jerry Lee qui tapochait les noires et blanches comme un forcené dans Flying Saucer Rock'n'Roll pendant que Riley s'égosillait au micro. Cela se passait autour de décembre 1956, dans un studio grand comme mon ongle d'auriculaire, situé au 706 Union à Memphis. Le studio des disques Sun de Sam Phillips. Oui, là. Au coeur même du soleil. Là où Elvis. Là où Jerry Lee. Là où Roy Orbison... là où la légende du rock prend sa source. «Le rock'n'roll existait avant nous, le rockabilly aussi, rectifie Riley avec un accent sudiste gros comme l'Arkansas. Mais ça s'appelait autrement. C'était du big beat, du boogie. Bill Haley en faisait. Joe Turner en faisait. Mais à cause de l'impact d'Elvis, on ramène tout à Sun.»

Billy Lee Riley? C'était l'un des autres «rockabilly cats» de la litière Sun, comme le chanta Johnny Cash en 1987 pour l'album-retrouvailles Class Of '55 (I Will Rock'n'Roll With You). Ils étaient nombreux à se bousculer au portillon de la gloire chez Sun, tout un tas d'autres Elvis qui ne devinrent pas Elvis parce qu'il y avait eu Elvis avant, mais qui donnèrent au monde de sacrées plaquettes de pur rockabilly: Warren Smith, Carl Mann, Bill Justis, Charlie Feathers. Et Billy Lee Riley.

À portée de prénom

Il passa bien près de la gloire, Riley. À ça. Et encore. Moins que ça. Sale histoire, en vérité. L'intéressé raconte l'anecdote, probablement pour la cent millième fois, sans la moindre amertume dans le ton. Mais réécoutons d'abord Flying Saucer Rock'n'Roll et Red Hot, ses deux plus formidables enregistrements chez Sun. Entendez-moi résonner ces riffs, recevez au plexus ce rythme qui pompe le sang, injectez-vous cette dose massive d'énergie, envolez-vous! C'était certainement pas moins fort que du Jerry Lee. Et Billy n'était pas moins beau gosse. Il aurait pu cartonner, se dit-on: c'étaient de potentiels numéros un de palmarès. «Le dj Allen Freed était sûr qu'on avait un hit. Et il n'était pas le seul. Tout le monde y croyait, sauf Sam. J'étais dans le bureau de Sam Phillips quand il a annulé les commandes qui commençaient à débouler pour Red Hot, parce qu'il voulait faire de la place à Great Balls Of Fire, la chanson de Jerry Lee.» Mesurez l'ironie: c'est au sein des Little Green Men que Phillips remarqua Lewis. Imaginez la frustration. Le bouillant Billy se défoula à même le mobilier du studio, mais le mal était fait: Jerry Lee devint star mondiale et Billy resta sur la touche. «Tout ça est bien loin maintenant, relativise Riley. Sam et moi sommes bons amis. J'ai compris que c'était un type d'envergure locale et qu'il avait eu pas mal de difficulté à vivre avec le succès d'Elvis. C'est pour ça qu'il a vendu son contrat à RCA. Il aimait mieux être le roi de son patelin qu'un producteur parmi d'autres à l'échelle nationale.» N'aurait-il tout de même pas pu propulser deux chansons à la fois au sommet? «S'occuper de Jerry Lee, c'était déjà trop pour Sam.»

Au bout du fil, je frissonne. Jerry Lee. Sam. Elvis. Si Billy utilise les prénoms, c'est pas parce qu'on les connaît tous. C'est parce qu'il était là. À portée de prénom. Pour le fou fini de rock'n'roll que je suis, la proximité donne le vertige. Et ça ne s'arrête pas là. Après Sun, Riley lança sa propre compagnie de disques, Rita Records, sur laquelle Harold Dorman grava le succès Mountain Of Love. Après Rita, Riley devint musicien de studio à Los Angeles: on peut entendre son harmonica ou sa guitare sur des dizaines et des dizaines de disques des Sammy Davis Jr., Dean Martin, Rick Nelson, Johnny Rivers, les Beach Boys (Help Me Rhonda) et autres Herb Alpert (la guitare principale de Lonely Bull, c'est la sienne). Et oui, re-frisson, il a travaillé pour ce fou génial de Phil Spector. «J'ai joué sur pas mal de titres des Ronettes. J'aimais bien Phil, même s'il était un peu étrange. Après Sam Phillips, j'étais prêt à tout.»

Célébré depuis la fin des années 1970 par les Britanniques férus de rockabilly des origines, Riley récolte aujourd'hui l'usufruit de son labeur. Et plutot deux fois qu'une. Retour à sa propre origine, la communauté blues l'a accueilli à bras ouverts au début des années 1990. «J'ai appris la musique dans les champs de coton, et c'est ce que je chante maintenant quand on ne me demande pas de hurler Flying Saucer Rock'n'Roll quelque part», résume-t-il. Saucer, Red Hot et autres Baby Please Don't Go de l'ère Sun, c'est précisément ce qu'on voudra de lui ce samedi au sous-sol de l'église Immaculée-Conception (1855, Rachel est, angle Papineau, ça ne s'invente pas), alors qu'il s'amène pour la toute première fois à Montréal, en tête d'affiche exceptionnelle du 17e Rockabilly Jam. Faute de Little Green Men, les experts locaux Howlin' Hound Dogs l'accompagneront. «Les jeunots n'ont qu'à bien se tenir quand la soucoupe va décoller!»