Vitrine du disque - La véritable arrivée au monde d'Alanis

C'est au troisième album qu'on sait. Troisième album de nouvelles chansons dignes d'attention, s'entend: les disques de l'Alanis période pop-star canadienne préfabriquée sont hors d'ordre parce qu'ils précèdent sa véritable arrivée au monde, et l'Unplugged de MTV ne compte pas non plus. Pardonnez le jeu de mots facile: le trois fait le moi. On met tout ce qu'on a dans un premier disque, on survit au deuxième et on fait carrière à partir du troisième. Voyez le cas Daniel Bélanger: avec Rêver mieux, troisième production en studio, il n'est plus possible de croire que la source se tarira. Ce type-là, c'est maintenant certain, a du McCartney dans les gènes: les mélodies lui viennent même quand il dort. Dans le cas d'Alanis Morissette, on constate hélas avec Under Rug Swept qu'on a à peu près fait le tour du carré de sable. Tout le monde ne peut pas être Neil Young et créer infiniment des chansons valables à partir des mêmes trois ou quatre accords de guitare. Réalisatrice pour la première fois, Alanis a beau varier les arrangements, faisant assez habilement alterner rythmes machiniques (So Unsexy), riffs pesants (21 Things I Want From A Lover) et pickings acoustiques (Hands Clean), les airs sont passablement interchangeables. Non seulement on est renvoyé aux albums précédents, on ressort de l'écoute avec l'impression qu'Alanis Morissette a tout décanté de la même mélodie de base, sinon That Particular Time (à base de piano) et la jolie valse folk Utopia.

Le problème semble intrinsèque au processus de création: tout est assujetti au "dialogue virtuel" (c'est son expression) qu'Alanis entretient dans chaque texte avec: 1- un ancien boyfriend; 2- le boyfriend du moment; 3- la gent masculine au grand complet; 4- elle-même. Ses textes sont plus que jamais "parlés", à l'exclusion systématique de figures de style, plus proches du clavardage d'Internet que d'une véritable prose poétique. Si l'on y apprend beaucoup sur ce que sont devenus les rapports hommes-femmes en ce début de siècle, les mélodies pâtissent d'un discours pour ainsi dire ininterrompu. L'album n'est pas mauvais pour autant: il y a chez Alanis Morissette une puissance d'évocation, une pertinence dans le détail et une capacité d'affronter ses démons qui forcent l'admiration et justifient encore une place majeure sur la planète musique. Même dans les limites désormais évidentes de la forme.

Sylvain Cormier

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VERSANT JAZZ
Live au Lion d'or Novembre 2001
Sylvain Lelièvre
GSI (Sélect)

En vérité, ce disque est celui du Sylvain Lelièvre Sextette. Le disque de Sylvain Lelièvre, Vic Angelillo, Gérald Masse, Ron Di Lauro, Richard Beaudet et Kelsley Grant. C'est ainsi que Lelièvre en parlait dans les pré-papiers, ainsi que le spectacle se présentait. Spectacle d'un orchestre, d'un combo jazz mené par Lelièvre, interprétant les chansons de Lelièvre, dont bon nombre de pièces instrumentales jusque-là inédites. Question de perception: Versant jazz n'est pas une velléité d'auteur-compositeur-interprète en goguette stylistique mais l'accomplissement d'un rêve, que Lelièvre doit entretenir depuis la première fois qu'il a vu The Eddy Duchin Story au grand écran. Le rêve d'être bandleader, arrangeur pour piano-basse-batterie-cuivres de ses propres chansons. Pas toutes, d'ailleurs: le point d'orgue de l'album est une remarquable et jouissive relecture du 'Round Midnight de Monk.

Cet album est réussi parce que Lelièvre a tenu jusqu'au bout ce pari-là. Plutôt que de se contenter d'interprétations jazzées, l'homme de Limoilou s'est servi de son orchestre et de son matériel le plus serviable (Le Croque-mort à coulisse, Le Blues du courrier, Le Joueur de piano ainsi que la notable nouveauté Abraham et papa) pour créer ce qui n'existait pas avant: une véritable chanson jazz, en parfait équilibre entre les genres. Marie-Hélène n'est plus seulement Marie-Hélène: c'est le motif mélodique de Marie-Hélène au service d'orchestrations pour sextette. Tout l'album est de cette eau fraîche, et cela s'entend jusque dans le timbre de Lelièvre, un brin guilleret. Heureux comme Tommy Dorsey, Glenn Miller et le Duke les soirs où ça boumait. Et ravi comme nous que GSI ait placé des micros à proximité de la déflagration.

S. C.

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RACINES BARRICADES AND BRICKWALLS
Kasey Chambers
(Warner)

Branle-bas dans la presse musicale: il y a un sacré buzz, comme on dit, autour du deuxième album de la chanteuse australienne Kasey Chambers. Ces jours-ci, les comparaisons se bousculent au portillon de la gloire. Choisissez: la chanteuse australienne Kasey Chambers est: a- la prochaine Lucinda Williams; b- la voix la plus "fraîche" de la musique country depuis Emmylou Harris; c- la chanteuse préférée de Steve Earle; d- toutes ces réponses. Permettez qu'on se méfie un brin. L'unanimisme avant écoute, dans l'industrie du disque, porte un nom bien laid: le hype, version mercantile de la légende urbaine. On ne sait jamais trop d'où ça part, mais on sait où ça aboutit: chez vous, malgré vous.

Écoutons avant d'acheter, donc. Barricades And Bickwalls, la chanson-titre, est bien fichue, sorte de country à la fois traditionnel et rugueux. Curieusement, moi, c'est à Dolly Parton que ce timbre tout mince et tout joli renvoie, rouge à lèvres et colifichets en moins. La Dolly Parton première époque, celle de Jolene. J'entends aussi Dolly dans Still Feeling Blue, bringue bluegrass réunissant la sainte trinité mandoline-banjo-violon. Chambers, constate-t-on, est très influençable: elle adopte le yodel de Loretta Lynn, les ballades plaintives manière Lucinda Williams, s'offre le rôle d'Emmylou le temps d'I Still Pray, duo avec Paul Kelly en Gram Parsons, et parvient même dans Runaway Train à emprunter les inflexions de Steve Earle. Tout pour plaire? Indéniablement, ça ressemble à tout ce qu'on aime en musique américaine de racines.

Suspecte, la manoeuvre? Un peu. Trop d'as dans le même jeu. Mais la chanteuse a une personnalité propre, qui finit par transcender le lot d'hommages déguisés: fille de famille country australienne légendaire (les Chambers sont les Carter de la brousse), elle a vraiment les racines trempées dans le bon jus, professe un p'tit côté punk juste assez encanaillé pour la distinguer de l'orthodoxie country et prête remarquablement flanc dans ses textes (Not Pretty Enough, Falling Into You sont d'une rare candeur). Il se pourrait finalement que tout le monde ait raison, même les spin doctors de l'industrie. Réécoutons de plus près.

S. C.

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PLAYS HODEIR
Kenny Clarke Sextet
Jazz in Paris
(Gitanes Productions)

Kenny Clarke fut innovateur, premier batteur du Modern Jazz Quartet, et exilé. À Paris, il s'installa dans les années 50, où il fit notamment la connaissance d'André Hodeir, compositeur, théoricien et éminence grise, ainsi que celle de Boris Vian. Alors qu'il était directeur artistique chez Philipps, ce dernier invita Clarke et le sextet qu'il avait formé peu après son arrivée à Paris à jouer des morceaux et des arrangements originaux que Hodeir avait signés.

Le groupe était alors formé de Martial Solal au piano, Pierre Michelot à la contrebasse, Roger Guérin à la trompette et autres instrumentistes amoureux du jazz. Tous ces messieurs ont donc enregistré les originaux écrits par Hodeir et les arrangements que celui-ci a faits de pièces composées par Thelonious Monk, Duke Ellington, Benny Carter, Tadd Dameron, Milt Jackson, Miles Davis et Gerry Mulligan.

Le résultat est étonnant. Épatant parce que très moderne. On est séduit par ce parti pris pour la clarté musicale, par cette volonté de plaquer aux pièces écrites par d'autres des accords conçus avec le souci de la précision. Cet album est remarquable.

Serge Truffaut

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ÉLECTRONIQUE

GEOGADDI
Boards of Canada
(Warp)

On ne l'espérait pratiquement plus, ce deuxième album de Boards of Canada. Il faut dire que le duo écossais aime bien prendre son temps et faire les choses à sa manière. Après un chef-d'oeuvre comme Music Has the Right to Children, est-ce possible de se surpasser? Curieusement, la question semble futile. Geogaddi prolonge l'exploration de zones mystérieuses grâce à un incroyable souci du détail. On reconnaît immédiatement cette musique électronique ambiante, pleine de chaleur et d'énigmes à suivre. Le disque alterne de la vignette assez courte aux morceaux plus dépouillés. Les boucles répétitives se mêlent à des voix d'enfants, des rythmes déconstruits ou encore certains contrastes paisibles. Les mélodies, parfois très simples, se greffent à des éléments hétéroclites qui ne tentent jamais de brusquer l'écoute. On ressent aussi un désir, fort louable, de rendre ce trajet aussi imprévisible que cohérent. Cela donne d'ailleurs à Geogaddi une force presque intemporelle. Alors que plusieurs cherchent toujours à les imiter, Boards of Canada se démarque une fois de plus.

David Cantin

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FYUTI
Bola
(Skam)

Qui est ce curieux personnage qui se cache derrière le pseudonyme de Bola? Il a pour nom Darell Fitton, mais là s'arrête pratiquement toute information à son sujet. Depuis la parution de Soup en 1998 sur l'étiquette anglaise Skam, cet artiste de l'électronique demeure une sorte d'énigme de l'IDM. Quatre ans plus tard, Fyuti hisse Bola au rang des incontournables tels Brian Eno ou Aphex Twin. Qui sera capable d'un disque aussi réconfortant et magnifique cette année? Des lignes mélodiques aux teintes sombres, du rythme lent à l'atmosphère troublante, ces chansons instrumentales se complètent pour mieux dévoiler un monde aussi instable que parallèle. D'un morceau à l'autre, on a l'impression de découvrir une musique ambiante qui se retourne sans cesse sur elle-même. En fait, Bola entre toujours plus loin dans un lieu qu'on imagine inaccessible. On sursaute dans ce long rêve fait de bruits, de détails, de fautes et de bruissements répétitifs. Toutefois, plus on écoute, plus les compositions de Bola révèlent une force ainsi qu'une signature authentique. Dans le genre, un must.

D. C.

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ROCK

NEON GOLDEN
The Notwist
(Virgin)

Même s'ils demeurent à la tête de Lali Puna, Tied & Tickled Trio ou Village of Savoonga, les frères Acher reviennent constamment à The Notwist. Cette formation allemande vient d'ailleurs de réaliser un petit miracle, grâce au magnifique Neon Golden. Ce cinquième album mêle, avec bonheur et intelligence, la pop, l'électronique, le rock et le jazz. Il suffit d'entendre Pick Up the Phone, This Room, Pilot ou Off the Rail pour s'apercevoir que le quatuor refuse toutefois de se perdre à l'intérieur de ce métissage disparate. Les pièces ne traînent guère et s'efforce d'attirer immédiatement l'attention. Après avoir fait dans le punk ou la distorsion un peu gratuite, The Notwist décide cette fois de préciser son éclectisme. Les chansons prônent une mélancolie, de même qu'un recul nécessaire. Cette fusion accrocheuse se distingue de bien des tentatives un peu trop courantes et faciles. Un complément nécessaire au très beau Scary World Theory de Lali Puna.

D. C.

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CONTEMPORAIN

NU BOP
Matthew Shipp
(Thirsty Ear / The Blue Series)

Un peu à la manière de Spring Heel Jack avec Masses, le pianiste Matthew Shipp tente de concilier les tendances libres du jazz et de l'électronique sur Nu Bop. Évidemment, cela n'a rien de nouveau. Par contre, Shipp, avec l'aide de trois autres musiciens et du programmeur Flam, touche à quelque chose d'essentiel: l'inspiration. Plutôt que de suivre l'exemple primaire d'un Truffaz, on tente ici un réel croisement des genres. Les William Parker à la basse, Daniel Carter au saxophone et à la flûte, de même que Guillermo E. Brown à la batterie sont d'ailleurs au rendez-vous. D'une pièce plus rythmée comme Space Shipp, qui entame l'album, à la plus planante X-Ray, l'osmose semble aussi juste que pertinente. Si certains puristes du jazz parleront d'une arnaque, en voilà au moins toute une. Shipp travaille de manière à rendre le jazz hypnotique et nerveux à la fois. Un exemple à suivre.

D. C.

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DISQUES CLASSIQUES

BERLIOZ - DAVIS

Hector Berlioz: Les Troyens, opéra en cinq actes sur un livret du compositeur, d'après L'Énéide de Virgile. Énée: Ben Heppner; Didon Michelle DeYoung; Cassandre: Petra Lang; Anna: Sara Mingaro; Chorèbe: Peter Mattei; Narbal: Stephen Milling; Iopas: Kenneth Tarver. Choeur de l'Orchestre symphonique de Londres, Orchestre symphonique de Londres. Dir.: sir Colin Davis. LSO Live LSO 0010

Il y a longtemps, très longtemps, aux beaux jours du vinyle, Colin Davis, pas encore sir, avait osé diriger une (rarissime) exécution complète des Troyens au Covent Garden de Londres. Jon Vickers et Janet Baker - pas encore dame elle non plus - tenaient les rôles d'Énée et de Didon. On avait enregistré cette production qui fut longtemps la seule référence disponible de l'opéra entier. La longueur de l'oeuvre fait qu'on la coupe souvent en deux ou qu'on y pratique des coupes fréquemment arbitraires. C'est dire non seulement la passion de sir Colin pour Berlioz mais également la conviction qu'il met à défendre ce répertoire.

Présidant maintenant aux destinées de l'Orchestre symphonique de Londres (LSO), il a remis sur le chantier le chef-d'oeuvre dramatique de Berlioz. Cet enregistrement est le dernier de quatre faits par le LSO et Davis, enregistrements de concerts en direct, consacrés à d'autres oeuvres de Berlioz, effectués par la maison de disque que l'orchestre a lui-même fondé, soit LSO Live, pour assurer une plus grande diffusion de ses concerts. Cela porte le nom d'Odyssée Berlioz.

Il y a quelques années, le tandem OSM-Charles Dutoit avait reçu un prestigieux Grammy Award pour sa production des Troyens (chez Decca). Cette fois-ci, le LSO réussit un doublé avec cette nouvelle parution: deux Grammy Awards, soit celui du meilleur enregistrement d'opéra et celui du meilleur enregistrement en musique classique. (En coulisse, il était également mis en nomination pour l'enregistrement le plus accompli d'un point de vue technique; vous voyez le niveau.)

Dès que le disque s'insère dans le lecteur, le charme Berlioz opère à fond. L'imagination tant épique que passionnée, tendre ou véhémente, que Davis imprime à l'orchestre rend pleine justice à l'opéra. À preuve, on ne sent nulle longueur sur ces quatre CD.

On s'attaque alors à ce qui, souvent, reste l'os dans ce type d'aventure: la distribution des rôles. Le trio principal est défendu par ce qui s'avère probablement les artistes les plus appropriés et les plus chevronnés. En Énée, Ben Heppner est non seulement prodigieux de force et d'agilité vocale, il impressionne encore davantage dans son jeu. On sent les tourments du Troyen face à son destin, rien n'est lancé avec indifférence et les retournements psychologiques sont bien audibles. Petra Lang fait une Cassandre presque fracassante et Michelle DeYoung incarne une reine de Carthage noble et passionnée (ah! la scène de la mort de Didon...). Oui, les voix sont amples, sans effort.

Plus que ces qualités individuelles prises séparément, il y a l'homogénéité des combinaisons qui épate. Colin Davis a réellement réuni le plateau exceptionnel qui, seul, peut rendre justice au chef-d'oeuvre. Avec, naturellement, une prise de son tout aussi remarquable: le centre Barbican semble posséder une acoustique vraiment étonnante et les ingénieurs de son nous immergent de cette atmosphère acoustique comme les musiciens dans l'aura du drame.

Alors, même si vous possédez déjà une version de cet opéra (certainement par nos chers OSM-Dutoit), n'hésitez pas à vous offrir le luxe d'une seconde. D'aise, vous ne regretterez rien, et le besoin d'une troisième risque de ne jamais se faire sentir.

François Tousignant