Exposition - De livres, de plomb et de symboles

Sûrement l'un des peintres allemands contemporains les plus connus, Anselm Kiefer s'est d'abord confronté à la mémoire refoulée de l'Allemagne. Son art, marqué autant d'une fertilité brutale que d'une formidable inventivité, a provoqué, depuis sa fulgurante ascension à la fin des années 70, une certaine incompréhension. L'impressionnante exposition qui s'ouvre aujourd'hui au Musée d'art contemporain rejette une lecture encore parsemée de malentendus où l'avait enfermé son entreprise de réappropriation de la culture et de l'histoire allemandes, avec notamment des allusions contestées au passé nazi. Privilégiant, au détriment de l'angle «Allemagne, mère blafarde», un univers faustien entre ciel et terre, l'exposition se développe selon une rhétorique dont les figures principales sont la germanité, la cabale, le cosmos, les éléments primordiaux, le sentiment d'un monde perdu ou à redécouvrir.

Une borne contre la barbarie

S'élargissant à certains mythes, certes teintés de romantisme wagnérien, les figures qui habitent la peinture de Kiefer — palettes, plomb, graines de tournesols, argile, anges, avions et engins de guerre — sont inventoriées. Élargissant la vision de l'oeuvre de Kiefer, l'exposition transcende ainsi la question qui l'a lancée durant les années 70. Comment être un artiste allemand après l'Holocauste?

Dans son exégèse sur Kiefer, l'historien d'art Daniel Arasse nous prévenait (Anselm Kiefer, Éditions du Regard): «L'ampleur des thèmes, la richesse intellectuelle dont sont investies les oeuvres [...] tout cela fait que la production d'Anselm Kiefer est maintenant relayée par une intense production textuelle, occupée à déchiffrer un travail dont la dimension symbolique est aussi manifeste qu'est énigmatique [car très personnellement visualisé] leur contenu propre.» Tentant de déchiffrer le visage de ces tableaux «couverts de blasons, de caractères, de chiffres, de mots obscurs» qui dissimulent et révèlent sans cesse quelque chose, on doit donc laisser une large part à ce qui échappe à la parole et au texte. Mais si toute tentative d'explication ne peut que se dérober, cela ne devrait pas empêcher qui que ce soit de l'engager.

Pas surprenant donc que pour Kiefer, artiste lettré et cultivé, le livre soit aussi oeuvre. Accueillent le visiteur une série de livres-collages sous vitrine. Les Cieux (1969) nous ramène au rôle et à la place du livre dans cet univers. En plomb, en argile, en papiers jaunis, prolongé d'ailes et de matières aussi diverses qu'étranges, Kiefer transforme le livre. Il en fait un accompagnement, un gardien, une borne contre la barbarie et l'amnésie. Insolites modes d'emploi, ses livres sans texte sont aussi autant d'avertissements contre tout ce qui pourrait apparaître comme une restriction devant la prégnance des interprétations dont ses tableaux si «ouverts», truffés d'allusions et de citations, sont porteurs. Ne pouvant se passer de ce double symbolique, Kiefer se rapproche de la pensée de Mallarmé, pour qui l'univers existe pour aboutir à un livre. Sa bibliothèque cryptée et labyrinthique suscite un improbable dialogue tellement ici, comme entre tous les autres éléments de son monde, le jeu des réciprocités est aléatoire.

Kiefer se représente en 1971 tenant une branche enflammée. La forêt, l'arbre, les mythes germaniques, le feu, l'escalier, le serpent, l'atelier, la palette de l'artiste deviennent ses premiers motifs. Il peint en 1974 sa première «terre brûlée». Au-dessus d'un sombre paysage est écrit le texte allemand d'une comptine bien connue de tous les enfants nés, comme Kiefer (en 1945), à la fin de la guerre. «Hanneton vole. Père est à la guerre. Mère est en Poméranie. La Poméranie est brûlée.» Le champ labouré ou dévasté se fait également champ de bataille. À cette dimension tragique et politique fait contraste une autre immense toile. Bruissement de runes à l'automne (2005) tire son titre d'un poème de Paul Celan. Kiefer est un grand lecteur de poésie. Les plants décimés dans les labours se font énigmes sur la neige, si claire par rapport à la tonalité calcinée de son vis-à-vis. Le tableau est lumineux, si tant est qu'on puisse parler de lumière dans cette peinture où les bouleversements telluriques absorbent et noient la couleur dans la matière.

Dans Mélancolia (2004), l'humeur est nervalienne. Au milieu du ciel, un polyèdre évoquant la création se fait «étoile morte... luth constellé [qui] chante le soleil noir de la mélancolie». La toile évoque la fameuse gravure de Dürer. L'artiste, épaulé d'un ange, n'en finit plus de méditer sur le destin de la création où l'âme rejoint neurasthénie et accablement. Kiefer propose une interprétation alchimique de ce thème. La perfection tant souhaitée ne serait qu'un implacable théorème géométrique invérifiable. Traditionnellement, la mélancolie est rattachée au plomb. D'où, dans la même salle, cette bibliothèque «saturnienne» intitulée Météorites (1998-2005). Aux côtés des pierres au sol, des feuilles en plomb s'accumulent sur des rayons en prenant la forme de livres. Ailleurs dans une toile intitulée La Voie lactée (1985-1987), le plomb irrigue les sillons de la terre. La constellation se transplante dans ses labours pour se confondre au champ stellaire. Ailleurs, des graines de tournesols — clin d'oeil à Van Gogh — se font étoiles. Le microcosme se fait macrocosme. Sur les lourdes feuilles d'un autre «kolossal» livre de plomb, une fois de plus, le ciel et la terre se confondent. Des noms d'étoiles sont écrits selon le code chiffré de la NASA. Des motifs de coquelicots s'y superposent. Poursuivant ses correspondances secrètes, l'artiste se dépeint sous les traits d'un homme assoupi. Se reposant, il lance tout de même «des flèches aux étoiles». C'est là un des paradoxes de cette oeuvre touffue qui prend plaisir à nous égarer avec délectation dans les strates cursives d'une archéologie mystérieuse et d'une polysémie savante. Ce que Kiefer transmet dans Pluie d'étoiles (1995) est tout simplement ce que tout le monde peut éprouver dans la féerie d'une nuit d'été à contempler les buissons d'étoiles. L'homme gît les yeux fermés devant le ciel scintillant. Pourtant, le dormeur semble conscient, bercé et veillé — titre d'une autre oeuvre de Kiefer —, par «cette obscure clarté qui tombe des étoiles».

Collaborateur du Devoir