Les vitrines du désarroi ferronien

On imagine mal comment on peut organiser une exposition remarquable sur un écrivain qui voyait dans son oeuvre «de l'ambiguïté, de la confusion et même du radotage». C'est pourtant ce que la Bibliothèque nationale du Québec a fait en perçant le secret de la grandeur de Jacques Ferron (1921-1985).

Intitulée Redécouvrir Ferron et inaugurée le 6 février, l'exposition a lieu à Montréal, dans la salle de la collection nationale de la Grande Bibliothèque, jusqu'au 14 mai. Elle honore la mémoire de l'écrivain à l'occasion du vingtième anniversaire de sa mort en s'insérant dans le cadre des multiples événements qui, d'avril 2005 à avril 2006, marquent l'année Jacques Ferron (site Web: www.ecrivain.net/ferron).

Un choix judicieux de manuscrits ferroniens, de livres, de revues, d'articles de journaux, d'inédits, de lettres et de photos nous permet d'avoir un aperçu des 500 textes de création, des 2600 lettres et des autres documents que renferme le fonds d'archives de l'écrivain.

Dans ce fonds, les inédits abondent. On en publie plusieurs ces temps-ci. Le numéro thématique (été-automne 2005) que la revue Possibles a consacré à Ferron en contenait. Les revues Brèves littéraires (hiver 2006) et Lettres québécoises (numéro qui paraîtra le 24 février) participent aussi à la diffusion des inédits. Quant à L'Aut' Journal, il publie sans cesse des textes introuvables.

Le fonds Ferron que conservent la Bibliothèque et les Archives nationales du Québec, formant depuis peu une seule société d'État, révèle dans de nombreux inédits une partie très sombre de l'oeuvre de l'écrivain que laissaient entrevoir quelques livres.

À la dernière page de La Conférence inachevée, publiée en 1987, Ferron se demandait: «Aurais-je vécu inutilement dans l'obsession d'un pays perdu?» Cette phrase empreinte de désespoir, Sophie Montreuil et Deborah Deslierres la citent dans les textes qu'elles ont rédigés pour présenter les vitrines de l'exposition.

Leurs commentaires manifestent une fine compréhension de l'oeuvre de Ferron. Au lieu d'imiter la littérature française et d'étouffer ainsi toute originalité québécoise, l'écrivain-médecin s'était imposé la tâche d'édifier une mythologie littéraire, volontiers nationale, avec tous les énormes risques que cela comportait.

Il lui fallait éviter les écueils du dogmatisme esthétique, du folklore aliénant, du prêchi-prêcha politique, du retour camouflé au nationalisme stérile d'autrefois. Qui d'autre au cours des années cinquante se préoccupait de s'affranchir à la fois de la France et d'un certain Québec dans le domaine de la sensibilité littéraire avec l'intuition d'incarner une avant-garde? Dès le départ, Ferron se trouvait seul avec lui-même.

La création littéraire a été pour lui un combat contre la solitude de l'écrivain et du penseur. Il n'est pas surprenant qu'il ait affirmé: «C'est en écrivant des lettres que j'ai appris à faire des livres.»

Sophie Montreuil et Deborah Deslierres nous le rappellent en plus de citer ces mots de Ferron qui définissent magnifiquement la place qu'il occupe dans l'histoire du Québec: «Je suis le dernier de la tradition orale et le premier de la transposition écrite.» Cette situation aussi privilégiée que périlleuse devait donner naissance à des écrits puissants mais difficiles, à une oeuvre formée de pièces détachées en interaction textuelle constante.

En fécondant l'écriture, la parole la fait éclater; si bien que tous les fragments d'un seul livre utopique finissent par se ressembler sans pour autant se confondre. L'oeuvre de Ferron est l'expression d'un pays devenu à la fois intime et universel, d'un pays qui ne cesse de se défaire et de se refaire, mais qui pourrait être déjà un pays littéraire perdu.

Voilà pourquoi Ferron écrivait: «Je ne suis pas tellement fier de mes livres, je ne l'ai jamais été.» Il ne voulait laisser en pâture aux lecteurs que la grandeur unique de son désarroi et de son désespoir.

Collaborateur du Devoir