Vitrine du disque

ÊTRE UN HOMME

Manuel Gasse

Trilogie - Sélect

Six ans qu'il courait les concours, le grand p'tit gars de Havre-Saint-Pierre. Finaliste ici, prix du public là, c'est à croire qu'il pensait gagner à l'usure. Bonne chose, il a compris qu'il fallait passer à l'album. En d'autres mots: faire un homme de lui. D'où le titre. Ça n'arrange pas tout: Gasse arbore encore ce qu'il appelle dans l'excellente chanson Mon masque son «air frachié». Talentueux et nombriliste il était, talentueux et nombriliste il demeure. Quand il fait de jolies rimes, se regarde joliment rimer, quand il chante agréablement, s'écoute agréablement chanter, et ainsi de suite. Ses musiques le sauvent, pop-rock de la plus intelligente teneur. Les arrangements, déclinés des modèles britanniques, sont aussi riches qu'expertement joués. Tout l'espoir est là: le gars sait faire et fera du bon lorsqu'il se sera avoué à lui-même qu'il n'a pas tous les talents. La question se pose: Manuel Gasse n'aurait-il pas intérêt à s'associer à un vrai bon parolier?

Sylvain Cormier

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ORDONEZ

Symphonies. Toronto Camerata. Dir.: Kevin Mallon. Naxos 8.557 482.

Karl von Ordonez (1734-1786) précède Mozart d'une génération. Cela se sent parce que le style musical de ce Viennois au coeur de la période classique tient essentiellement de Joseph Haydn. Naxos a été très avisé d'ouvrir son disque par la Symphonie en la majeur. Celle-ci renferme le bijou du disque: un andante susurré qui rappelle furieusement le Haydn de la Symphonie «des Adieux». Le style symphonique d'Ordonez, toutefois nettement moins élaboré que celui de Haydn, adopte la forme simple de sinfonias en trois mouvements. Parmi les cinq (sur 70!) sélectionnées ici, toutes affichent une durée comprise entre 10 et 15 minutes. Si Ordonez n'est d'évidence pas un génie qui nous avait été caché, ce disque offre une heure de musique tout à fait intéressante (écoutez le larghetto intimiste de la Symphonie en ut) parce que l'alternance de symphonies en majeur et en mineur lui confère une belle variété, mais aussi en raison du punch et du bel équilibre cordes-vents de la Toronto Camerata qui, au passage, évite de nous infliger un continuo de clavecin.

Christophe Huss

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Come With Me

Misstress Barbara

Koch International

Lavez vos shorts moulants en Dacron, réchauffez vos mini-tubes lumineux et «faites péter» les boissons énergisantes. Pour célébrer ses dix ans de carrière, la Montréalaise Barbara Bonfiglio revient en force sur la scène électro avec cette sixième galette-compilation à se mettre sous la dent les soirs où les envies de danser se font torrides. Franchement techno, cet assemblage de 17 pièces, dont deux compositions originales, se veut le reflet des sons que la maîtresse ès manipulation de codes binaires a ramassés lors de ses nombreux voyages à travers le monde. Mais de Berlin à Singapour en passant par Reykjavik, Miami ou Tokyo, cette artiste accomplie semble plutôt avoir puisé, à l'écoute de cette invitation sonore, la redondance d'un style qui peine à négocier le «virage radical» dont rêve la dompteuse de platines. Prévisible dès l'ouverture (My Way Club Mix), la balade contient tout de même quelques pièces consistantes (I Love You, Eleven O Seven) qui auraient mérité d'être plus nombreuses. Dommage.

Fabien Deglise

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Puzzle

Bruno from Ibiza

Fusion III

L'album aurait très bien pu s'intituler «Ratatouille». Finalement, pour des raisons évidentes, c'est Puzzle qui a été retenu pour nommer la première création en solo de ce Bruno from Ibiza, DJ en résidence depuis 1997 du célèbre club insulaire espagnol Café Del Mar. Après avoir laissé sa marque sur les dernières compilations populaires et racoleuses, disons-le, de ce café dansant pour jeunesse européenne électro-cokée, l'homme tente aujourd'hui de sortir de cette coquille avec un assemblage de 14 pièces sorties de son imagination. Le concept a bien sûr de quoi inspirer... contrairement au résultat en dents de scie livré par cette balade électro-lounge. Décousu, le casse-tête l'est sans doute avec ses mélodies délicates (One, Com'In) qui côtoient dans cette quête du chill des constructions sonores d'une pop surannée (Flutation p2, Funk You). Au final, l'amateur du genre risque tout de même d'y retrouver ses petits. Quant aux autres, ils découvriront de la musique de fond sans trop d'envergure, incapable de faire naître les images de «coucher de soleil d'Ibiza» que la maison de disques aime si bien vendre.

F. D.

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THE PROMISE

Boban Markovic Orkestar

Piranha / Fusion 111

Chaque année, 300 000 personnes surexcitées exultent durant trois jours et deux nuits à Guca, en Serbie profonde, au son de dizaines de brass-band tsiganes qui rivalisent d'ardeur avec leur musique enfiévrée. Boban Markovic, virtuose du bugle, cuivre au son plus rond que la trompette, a remporté la compétition si souvent qu'il n'y participe même plus, histoire de se libérer des paramètres imposés lors de ces compétitions. Cette musique fut pourtant réinventée à maintes reprises depuis que les Roms sont parvenus à déjouer la musique de la fanfare militaire turque et à la rendre plus extatique en s'inspirant des rythmes d'Europe de l'Est, injectant leur sensibilité, faisant parfois sonner les cuivres comme le zurna séculaire, jouant entre les notes, les faisant souvent respirer ou les transportant avec une agilité déconcertante. Markovic pousse encore plus loin: frénésie mélancolique, nostalgie pleinement assumée, rythmiques pénétrantes ou effrénées, accents jazz et latinos, attaques coulantes, impros débridées. Accompagné à la trompette de son fils Marko, le maître dirige un orchestre de 13 musiciens qui livrent une musique brûlante d'un bout à l'autre.

Yves Bernard

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Trompe-l'oeil

Malajube

Dare to Care Records

Nous en mettre plein la gueule: c'était l'objectif de Malajube avec ce deuxième album, qui arrive sur nos tablettes à peine un an après Le Compte complet. Eh bien, la gifle musicale laissera sans aucun doute sa marque sur les palmarès. En un mot, les 12 pièces, d'une quarantaine de minutes au total, sont intenses. Quand Malajube rocke, comme sur Filles à plumes ou La Monogamie, ça brasse un maximum, ça rue dans les brancards, ça explose. Quand Malajube y va mollo, comme sur les superbes Étienne d'août et Saint-Fortunat, c'est mélancolique, émouvant, c'est doux à souhait sans jamais être doucereux. Intense, quoi. Deux surprises: l'apparition de Pierre Lapointe sur Montréal

-40 °C et celle de Loco Locass sur une courte pièce plus électro nommée La Russe. Pour ajouter à notre bonheur, le quintet a mis le paquet sur l'instrumentation. Il y a des pianos et des claviers pour les fous et les fins, de belles pistes de guitare 12 cordes, des lignes de violon et de violoncelle, de la flûte... La symphonie que Malajube nous livre avec Trompe-l'oeil est loin d'être pathétique.

Philippe Papineau