Festin de têtes

«This ain't no party / This ain't no disco / This ain't no fooling around», chantaient les Talking Heads en 1979. Au second degré, bien sûr. À moins que ce ne soit au troisième: on ne savait jamais trop avec ces têtes à claques. Comment se fier à un Écossais au regard fou qui a grandi au Canada et découvert le rock aux États en compagnie de deux Américains et une Américaine rencontrés à la Rhode Island School Of Design? Le refrain de Life During Wartime n'était-il pas précisément dansant, à la limite du disco, succès garanti dans toutes les boums? Allez comprendre.

C'était beaucoup ça, les Talking Heads: de l'intello, de l'instinctif, de l'ironie, du groove, du sens, de l'absurde, du ludique. Tout en même temps. On avait trouvé un nom pour englober tout ça: new wave. Une certaine modernité. Une certaine crudité, aussi, due à la politique de la terre brûlée appliquée par les punks. Les Talking Heads étaient issus de cette engeance enragée, frais émoulus du fameux CBGB's de New York dans la même fournée que les Ramones et Blondie. Moi, avec mes rames de métro en retard, je ne les ai connus que longtemps après, au début des années 80, quand les futurs RBO faisaient tourner Psycho Killer et Once In A Lifetime dans leur émission du vendredi soir à CIBL. Et comme tous les garçons et les filles de mon âge, je restai ébahi devant l'extraordinaire spectacle que tourna Jonathan Demme en 1983 pour son film Stop Making Sense, mélange de performance d'art contemporain, de rock et de worldbeat avant la lettre. Jusqu'à la fin du groupe en 1991, l'aventure fut exaltante.

C'est dire l'intérêt de la campagne de réédition entreprise par les gens de Rhino, spécialistes du genre. Voici pour commencer les quatre disques de la première époque, celle des années 70: les Talking Heads y définissent leur son, fondé sur la pulsion basse-batterie-clavier souple et inébranlable de Tina Weymouth, Chris Frantz et Jerry Harrison, avec la guitare sans effets et la voix extraterrestre de David Byrne par-dessus. Arrivent peu à peu des percussions, des choeurs, une basse supplémentaire: le son s'enrichit d'album en album, mais sans que le rythme bouge d'un iota. Fascinante progression.

Valeur ajoutée, chaque disque est proposé sous forme hybride, CD d'un côté, DVD de l'autre. Chaque CD a son lot de bonis (versions acoustiques, variantes des 45-tours, plages inédites), comme on pouvait s'y attendre, mais c'est la portion DVD qui ravit: non seulement on peut s'offrir l'écoute en 5.1 ambiophonique sur son système de cinéma maison (vous me direz comment c'est: je ne suis pas équipé), de rares extraits de spectacles sont fournis, ainsi qu'un luxe de photos, reproduisant les manuscrits, tapuscrits, affiches et autres artéfacts de l'ère glorieuse. Pensez: on découvre par exemple l'inédite I Feel It In My Heart telle que (brutalement) filmée au célébrissime Kitchen de New York. On zieute le bout de papier sur lequel Byrne a griffonné Psycho Killer. Merveilles. Le plus beau de l'affaire étant que ce n'est pas fini: les quatre albums suivants, dont l'essentiel Speaking In Tongues (avec l'inextinguible Burning Down The House), sont attendus d'ici la fin du mois. Véritable festin de têtes.

Collaborateur du Devoir

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77

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Talking Heads

Sire - Rhino - Warner

CD-DVD