L'art de l'autre

Dans le petit théâtre La Chapelle, Grégory Chatonsky se sent un peu comme un étranger, un imposteur. Invité à participer à l'événement d'art interdisciplinaire Vasistas, l'artiste français, qui fraye plutôt dans le milieu des arts visuels et contemporains avec ses installations multimédias in situ, n'a évidemment pas pu faire abstraction du lieu, cette scène faisant face à des gradins et renvoyant à un art plus que millénaire.

«Le théâtre me semble un peu étrange, confie-t-il. D'abord, c'est lié à des souvenirs d'enfance: quand ma mère m'amenait au théâtre, j'avais peur que les gens se trompent dans leur texte. Et ça m'inspire une certaine méfiance parce qu'il s'agit de représentation et, dans les arts visuels, on a une autre tradition (l'abstraction, le minimalisme, etc.); la représentation pose problème.»

Dans Histoires possibles, l'adepte de l'art numérique, qui partage sa vie entre Montréal et Paris, porte un regard de néophyte critique sur cette forme d'art vivant en jouant avec elle et en questionnant ses composantes les plus simples. «Je suis un naïf par rapport au théâtre; pour moi, c'est le jeu des acteurs, un texte et un public. Il y a du théâtre contemporain qui questionne, mais ça reste de la réaction par rapport à un même modèle. Alors, je me suis dit: comment je peux découper ça en morceaux et le déconstruire? J'ai voulu partir des éléments du théâtre et en faire autre chose.»

Que reste-t-il du théâtre quand il n'y a plus de texte ou d'acteurs? Le public trouvera ses propres réponses à travers deux installations interactives complémentaires. Dans Lecture, un micro fait face à un écran sur lequel des mots, des phrases en forme de conseils, apparaissent seulement si le public prend la parole. À l'inverse, Ceux qui me regardent fait surgir sur l'écran des comédiens fantômes dans une mise en scène dépourvue de narration.

À l'heure où les grandes industries culturelles (la télévision, le cinéma... ) imposent leurs codes et leurs lectures du monde, le concept d'art total, qui se suffit à lui-même, n'a plus sa place, selon M. Chatonsky. «L'art doit faire prendre conscience aux gens du fait qu'ils sont toujours dans un dispositif. Notre vie est toujours médiatisée. Notre perception n'est jamais brute.» Au bombardement esthétique et émotif que préconisent les grandes industries culturelles, il répond par un art porté vers le dénuement, le dépouillement, afin de laisser place au public et d'activer la conscience du spectateur.

Grégory Chatonsky donne le coup d'envoi, ce soir, à trois semaines de création interdisciplinaire auxquelles participent aussi le Français Renaud Cojo, le tandem torontois emergency.exit, les Québécois Manon De Pauw, Guy Laramée, Sylvie Cotton et Marc Couroux ainsi que l'ATSA (Action terroriste socialement acceptable).

«L'interdisciplinaire, c'est que chacun s'intéresse à l'art de l'autre plutôt que de se concentrer sur son propre travail», dit-il pour résumer l'esprit qui anime Vasistas.

Fort de sa nomination au Grand Prix du Conseil des arts de Montréal 2005, dans la catégorie «nouvelles pratiques artistiques», Vasistas s'associe cette année à d'autres événements d'art interdisciplinaire pour sa cinquième édition. Le public peut profiter d'un rabais de 20 % sur présentation d'un billet acheté pour l'un des spectacles de Vasistas, du Mois Multi à Québec, du projet projo du Studio 303 et de Temps d'images à l'Usine C.

- Histoires possibles du 8 au 12 février et Vasistas du 8 au 25 février au Théâtre La Chapelle.