Par ici la paperasse

Il faut bien ramasser les feuilles quand tombe un gouvernement, comme un chêne qu'on abat. Ici, la tâche de passer le râteau à mémoire incombe à Bibliothèque et Archives Canada (BAC), une institution en suractivité depuis les toutes récentes élections fédérales.

«C'est une période très complexe et très délicate pour nous», a dit Ian E. Wilson, archiviste national du Canada, en entrevue au Devoir. «Notre mandat nous demande de conserver les documents des ministres et du premier ministre. Après un scrutin, il faut donc faire vite pour éviter les pertes.»

Les membres du cabinet Martin ont tous été joints personnellement au cours des dernières semaines. Les spécialistes de l'institution nationale ont expliqué les procédures et offert leurs services.

«La collaboration est excellente avec le cabinet libéral», a dit Ian Wilson, ajoutant que «des centaines» de boîtes sont déjà parvenues à son centre d'entreposage, situé à Gatineau. «Paul Martin nous assure de son entière collaboration. Les ministres sont toujours fiers de ce qu'ils ont accompli et souhaitent que les historiens ou les biographes aient accès aux documents témoignant de leurs actions.»

Il faudra attendre la fin de la collecte, d'ici quelques jours, pour comprendre la somme de travail à accomplir pour venir à bout du classement. Même l'enveloppe supplémentaire nécessaire pour traiter les archives du gouvernement Martin n'a pas encore été négociée par l'institution fédérale auprès du Conseil du trésor.

«Il y a deux types de documents, a expliqué M. Wilson. Les documents ministériels appartiennent au gouvernement tandis que les documents privés et politiques appartiennent aux individus. Nous nous intéressons aux deux catégories.»

Au sens de la Loi sur la Bibliothèque et les Archives nationales, les mémoires du cabinet ou la correspondance entre le fédéral et les provinces constituent des exemples de documents gouvernementaux. Ce qui sort d'un bureau ministériel demeure par contre un document dit personnel ou politique appartenant au ministre. Cette distinction reflète la division entre le pouvoir parlementaire et le pouvoir administratif dans notre société.

La première catégorie échoit obligatoirement à BAC. Le legs des seconds se négocie, tout comme leur accessibilité, les donateurs pouvant choisir de cadenasser pour des décennies certaines informations jugées explosives. «Certains documents sont vite accessibles, les discours par exemple, dit l'archiviste national. Les informations du conseil des ministres restent scellées pendant 20 à 30 ans. Pour nous, l'essentiel, c'est la préservation. La question de l'accès se règle à la longue.»



Un demi-kilomètre de Jean Chrétien

À vrai dire, BAC n'a pas encore terminé le traitement de l'Himalaya documentaire légué par Jean Chrétien. Des centaines de boîtes viennent tout juste d'arriver au centre de tri installé à Shawinigan dans des locaux spécialement aménagés de la Cité de l'énergie. Plusieurs archivistes consacreront au moins trois ans à éplucher le demi-kilomètre linéaire de dossiers.

À terme, ce seul exercice coûtera environ quatre millions à BAC. L'ex-premier ministre Chrétien pourrait avoir reçu plus d'un million de dollars en abattements fiscaux pour sa documentation personnelle, à peu de chose près les avantages consentis à Pierre Elliott Trudeau et à Brian Mulroney, ce dernier poursuivant l'écriture de ses mémoires en se référant à ses propres archives. Les sommes en jeu n'ont jamais été officiellement révélées. L'institution ne dispose que d'environ 125 000 $ pour l'achat comptant de fonds privés.

Les spécialistes de BAC reprendront leur bâton de pèlerin lundi, dès que Stephen Harper aura annoncé la formation de son propre cabinet. Il faudra alors expliquer à chacun des nouveaux ministres comment organiser la classification des documents, au fur et à mesure de leur production, histoire de faciliter le tri futur.

«Il est essentiel d'intervenir dès les premiers moments», dit l'archiviste en chef, qui note la complexité croissante du jeu mémoriel depuis l'apparition de l'ordinateur et des médias pour écran, grands générateurs d'information. Les seules archives Chrétien comportent 1400 boîtes de documents de papier mais aussi 285 000 photographies, 4200 cassettes audio, 1400 cassettes vidéo et même 35,1 milliards d'octets d'information électronique.

Le sort des documents personnels de M. Martin n'est pas encore tranché, d'autant moins qu'il a été réélu député. Chose certaine, à BAC, les fonds des premiers ministres sont traités en priorité par les archivistes. Une fois numérisée, une partie du lot se retrouve même en ligne, par exemple les journaux de William Lyon Mackenzie King.

Bibliothèque et Archives Canada possède les documents de tous les premiers ministres du pays depuis 1867, sauf ceux de John Diefenbaker et Richard Bedford Bennett, qui ont légué leurs papiers à des universités en Saskatchewan et au Nouveau-Brunswick. La bibliothèque nationale fédérale conserve aussi les lots de la plupart des ministres importants de l'histoire du Canada.

Une masse de quelque neuf kilomètres linéaires d'archives personnelles, dont un tiers concerne des ministres, demeure en attente de traitement dans la section des archives privées de Bibliothèque et Archives Canada. Ces milliers de mètres de retard doivent être comparés aux quelque 110 autres kilomètres d'archives déjà classées, en plus de 24 millions d'images, 71 894 heures de film et 112 398 heures de bande vidéo.