Vitrine du disque

Tout pour le rock

Anthologie 95-00

WD-40

Pour nous faire patienter jusqu'à l'arrivée de son nouvel album, à l'automne prochain, le groupe rock québécois WD-40 nous offre une anthologie regroupant 19 titres, dont plusieurs versions originales tirées de ses premiers démos et albums maintenant rarissimes, voire impossibles à dénicher sur les tablettes des disquaires. En écoutant la bande d'Alex Jones s'éclater, on se rend bien compte que son rock de l'époque se basait bien plus que sur la simple distorsion: c'était — et c'est sûrement toujours — un mode de vie. C'est la réalité sale, sans fioritures, de gars assis au comptoir d'une taverne sombre de la rue Ontario. C'est un univers vulgaire à souhait (Y en aura pas de petite culotte, Femme tout nue) tout en étant parfois romantique (À jamais pour toujours). C'est un trio de musiciens un peu intoxiqués (Gramme de mort) et souvent sur la rumba. «Tout pour rouler vite, tout pour veiller tard, tout pour user les étoiles du prélart, tout pour le rock» (Tout pour le rock). Voilà une anthologie qui brosse un fidèle portrait sex, drugs and rock'n'roll de ces bums au grand coeur.

Philippe Papineau

***

IL ÉTAIT UNE FOIS

DANS L'EST

Antoine Gratton

Tacca - Sélect

Antoine Gratton, encouragé par le copain Éloi Painchaud, s'est offert pour le plaisir une plongée en apnée dans la discographie 1966-75, faste période s'il en est. Pas gênés, les compères ont tout emprunté: le piano électrique des disques de Pink Floyd dans À l'aide!, le mellotron des Beatles de Strawberry Fields Forever dans Pas moi (et la flûte d'Harmonium!), la montée d'accords de Lady Madonna dans Ah! Que, les entrelacs d'harmonies de Brian Wilson dans Joni I, celles de Crosby, Stills & Nash dans Joni II, le son Motown dans Carole à gogo, etc. Plaisir contagieux: Jorane, Carol Egan, Ginette et Martin Léon ont tous batifolé dans le carré de sable. Le plus beau là-dedans est qu'Antoine Gratton, dans cette ambiance de party d'été et d'influences assumées, en a profité pour révéler une nature pas seulement rigolote. Le gars, comprend-on, est un sensible, voire un écorché, et tout le trip de musique porte des textes justes et touchants. Comme quoi l'idée même d'originalité dans l'expression est parfois surfaite: suffit d'y aller franco.

Sylvain Cormier

***

Salut Joe!

Artistes divers

Atlantis - Sélect

Pour peu que la pochette, d'un quétaine même pas kitsch, ne vous débecte pas, il y a dans cette compilation locale de relectures des succès de l'homme en blanc à boire, à manger... et à vomir. Qui veut dans son assiette de Mario Pelchat piétinant Champs-Élysées, de Mélanie Renaud disco (Il était une fois nous deux), de Raphaël Torr en Dassin putatif (L'Amérique), de Guy A. Lepage et Marc Labrèche s'échangeant Salut les amoureux sans rigoler, d'Éric Lapointe appesantissant À toi? Pas moi: l'oesophage bloque. À l'opposé, Le Moustique, en mambo façon Stefie Shock, est pur régal, et son Été indien, avec Mara Tremblay, un plat admirablement composé: il cause, elle chante, on se délecte. Patrick Norman chantant Dassin (Dans la brume du matin) chantant Gordon Lightfoot (Early Morning Rain) exhale un fumet de racines du meilleur goût. Les Breastfeeders se paient une sacrée traite avec la psychotronique Bip-Bip. Les filles de Dobacaracol cuisinent Et si tu n'existais pas sans ménager les ingrédients maison. Et Pierre Lapointe recrée Dans les yeux d'Émilie en pièce montée des grands jours. Chacun son menu.

S. C.

***

MOZART

Les Concertos pour violon

et orchestre. James Ehnes (violon et direction), Mozart Anniversary Orchestra.

CBC Records 2 CD SMCD 5238-2.

CBC Records publie trois albums Mozart d'un coup: un récital d'airs et de duos par Isabel Bayrakdarian, Michael Schade et Russell Braun (SMCD 5239), un double album d'oeuvres pour vents d'authenticité douteuse par les Festival Winds, ainsi que cette nouvelle intégrale des Concertos pour violon. Si, dans le premier, je n'ai pas grand-chose à sauver, les deux autres albums sont admirables. Les Partitas pour huit vents (hautbois, clarinettes, basson, cors par paires) incluses dans l'annexe du catalogue Köchel (K. Anh C 17), qu'elles soient ou non de Mozart, sont de petits bijoux, interprétées avec esprit. Dans les Concertos pour violon, James Ehnes se heurte au récent album d'Anne-Sophie Mutter (DG). Cette dernière est plus inventive dans le phrasé, plus libre dans ses parti pris. Ehnes, moins imaginatif, mais d'une grande classe instrumentale, et très bien soutenu par les instrumentistes canadiens réunis dans un orchestre aux dimensions idéales, a une démarche plus aristocratique, qui l'inscrit dans la lignée d'un Arthur Grumiaux (Philips). Esprit ou élégance suprême: à chacun de choisir selon ses préférences.

Christophe Huss

***

PROKOFIEV

Ballets: Cendrillon et Sur le Dniepr; Pas d'acier et L'Enfant prodigue; Roméo et Juliette. Orchestres de la Radio de l'URSS, du ministère de la Culture de l'URSS et du Théâtre du Bolchoï. Dir.: Guennadi Rojdestvenski. Melodiya 3 X 2 CD, MEL CD 10 00906, 10 00907 et 10 00908 (distribution: Gillmore).

Parmi les disques Melodiya que Gillmore distribue au Canada, nous vous avons déjà présenté les enregistrements Mahler de Kondrachine. Voici un autre répertoire où la concurrence est plus spartiate et où, notamment dans Cendrillon et Pas d'acier, on n'a jamais fait mieux. Rojdestvenski est le maître absolu de la discographie Prokofiev depuis ses débuts (le Roméo et Juliette date de 1959) mais les rééditions en CD de ses enregistrements ont été erratiques au point où, à ma connaissance, les Symphonies nos 5 et 6 n'ont jamais reparu. On se consolera avec ces trois albums de ballets, à commencer par l'incontournable couplage de Cendrillon et Sur le Dniepr, gravés en 1965 et 1982. Personne n'a approché cette férocité, cette félinité du trait, cette vérité cinglante des couleurs. Si vous aimez l'expérience, continuez avec Pas d'acier et L'Enfant prodigue, enregistrés en 1990. Le son étroit du Roméo et Juliette de 1959 réserve cette parution aux spécialistes, les intégrales de Maazel et Gergiev faisant très bien l'affaire.

C. H.

***

Long WALK TO FREEDOM

Ladysmith Black Mambazo

Heads Up

Ils auront beau nous balancer la énième version de Homeless, succès du disque Graceland, de Paul Simon, qui les a propulsés sur la scène internationale, il y a 20 ans; ils auront beau revenir avec Amazing Grace, l'hymne national sud-africain et plusieurs autres thèmes maintes fois ressassés, on ne réussit pas encore à s'en lasser. Parce que Ladysmith Black Mambazo demeure l'une des plus grandes chorales au monde. Parce que la troupe incarne l'espoir de la liberté. Avec ce disque, le groupe de Joseph Shabalala propose un saisissant parcours de sa propre histoire: 12 classiques sont revisités, une berceuse doucement interprétée en solo par le leader nous est offerte comme un cadeau des dieux et plusieurs pointures mondiales apparaissent ici et là sans s'imposer. Les vocalises sensuelles de Zap Mama, la voix plaintive de Natalie Merchant, celle plus graveleuse de Taj Mahal, qui laisse sortir quelques notes de blues, ou cette autre, au grain country, d'Emmylou Harris s'insèrent parfaitement dans cet univers de polyphonies zouloues, ponctué de percussions buccales ou même d'une session de doo-wop. Et l'un des points culminants demeure cette rencontre au sommet des voix d'Afrique du Sud dans Shosholoza: un vrai coup de coeur!

Yves Bernard