Pour en finir avec l’analphabétisme au Québec


Par Noémie Lasalle
Collaboration spéciale

C’est une question sociale qui nous concerne tous, et pour cause. Lorsqu’on investit dans l’alphabétisation des enfants et des adultes, les bénéfices sont tangibles, tant pour les individus que pour la collectivité.

Pour Line Camerlain, première vice-présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), il est grand temps de mettre fin aux problèmes de littératie. « Il y a environ 2,5 millions d’analphabètes dits fonctionnels au Québec et il y a urgence d’agir, affirme-t-elle. Nous nous situons sous la moyenne canadienne et sous celle de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), et cette situation engendre des coûts humains et économiques. Les problèmes de lecture et d’écriture touchent des gens de tous les âges et de tous les milieux, minent leur confiance en eux, affectent leur santé et leur employabilité. La plupart sont prestataires des programmes sociaux. » S’ensuivent l’isolement, la précarité financière et une diminution marquée de la capacité à participer pleinement à la vie citoyenne.
Comment corriger la situation ? « Tout le monde doit mettre l’épaule à la roue : les entreprises, les syndicats, les différents organismes et ministères concernés, répond Line Camerlain. Car le problème ne concerne pas seulement le ministère de l’Éducation : il implique aussi les ministères du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, de la Famille, de l’Immigration, de la Culture et des Communications… Il faut agir de façon concertée en attaquant le problème sur plusieurs fronts, tant auprès des jeunes qui fréquentent l’école qu’auprès des adultes. »

Intervenir le plus tôt possible
C’est un fait connu : il faut miser sur la littératie dès la petite enfance, détecter les problèmes au moment même où ils surviennent et intervenir en continu, tout au long du primaire et du secondaire. C’est la voie du succès pour aider les jeunes en difficulté à poursuivre leur parcours scolaire. Prévenir le décrochage pose un défi en tout temps, encore plus en période de crise sanitaire. « La pandémie a mis en lumière les inégalités sociales et les a exacerbées, remarque Brigitte Bilodeau, première vice-présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ). Même si les troubles d’apprentissage touchent toutes les classes de la société, le lien entre la pauvreté et l’analphabétisme est indéniable. Il est clair que le fait de ne pas aller en classe a causé des retards plus importants chez les enfants issus de milieux défavorisés. Lorsque les parents sont peu scolarisés ou incapables d’apporter un soutien adéquat, ces jeunes font face à plus de difficultés, même si on leur a fourni des outils technologiques. »

L’éducation des adultes, le parent pauvre du système
Les problèmes de littératie ne touchent pas seulement les jeunes, et la pandémie a entraîné son lot de difficultés chez les adultes. « Il a fallu insister à plusieurs reprises pour que le ministère de l’Éducation fournisse du matériel informatique à la formation générale des adultes, mentionne Brigitte Bilodeau. Or, comment une mère monoparentale qui ne dispose que d’un téléphone intelligent peut-elle suivre une formation à distance ? Sans aide, avec des enfants à la maison, c’est mission impossible. »
Line Camerlain souligne que le Québec dispose d’un excellent réseau de centres d’éducation des adultes. « On assiste à de très belles réussites. Mais les adultes qui viennent terminer leur parcours scolaire ont presque toujours connu des difficultés. Elles ne disparaissent pas comme par magie. » Toutes deux s’entendent pour dire que le secteur de l’éducation des adultes, comme celui de la formation professionnelle, est le parent pauvre de notre système d’éducation. On n’y dispose pas du personnel de soutien, des orthopédagogues, des psychologues, des orienteurs, qui desservent, en nombre toutefois insuffisant, le réseau scolaire. Or, ils ont un rôle crucial en éducation, tout particulièrement lorsque se pose le défi de l’alphabétisation.

À gauche, Line Camerlain, première vice-présidente de la Centrale des syndicats du Québec ; à droite, Brigitte Bilodeau, première vice-présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement.
La clé du succès : l’accessibilité

Les problèmes financiers, les défis de la conciliation travail-famille-études et le manque d’accès aux transports en commun sont autant d’obstacles pour ceux qui fréquentent l’éducation aux adultes. Pour rendre les formations accessibles à tous, il faut offrir du financement (prêts et bourses), des services (garderies) et de l’accompagnement (soutien psychosocial). « Dans le cas de la formation professionnelle, c’est encore plus difficile, parce que les programmes n’offrent pas la flexibilité de s’inscrire à temps partiel », souligne Line Camerlain.
Elle ajoute que le financement des centres d’éducation des adultes est une enveloppe fermée. « En gros, cela signifie que le budget est établi en fonction de la moyenne des gens qui ont fréquenté les centres au cours des deux dernières années. Avec la pandémie et la diminution inévitable de la fréquentation en 2020 et 2021, on peut craindre que le budget subisse une baisse importante à un moment où les besoins seront encore plus criants. »
De plus, seulement 25 % des enseignants du secteur de l’éducation aux adultes ont un statut permanent. « Je comprends qu’en raison de l’enrôlement volontaire, le nombre d’étudiants peut varier, admet Brigitte Bilodeau, mais pas au point de justifier autant d’enseignants à statut précaire. La clientèle ne va pas baisser de 75 % d’une année à l’autre ! Or, le lien avec l’enseignant est extrêmement important pour l’adulte qui revient chercher une formation. La stabilité du personnel est un facteur majeur de réussite, car les centres d’éducation des adultes représentent un milieu de vie pour ceux qui les fréquentent. Les liens qui se créent sont importants, non seulement pour les étudiants, mais aussi pour les enseignants. On leur demande de s’investir dans des activités parascolaires et dans la réalisation de projets qui donneront envie aux étudiants de persévérer. Ce n’est pas facile quand il n’y a pas de continuité, qu’on ne sait pas si notre contrat sera renouvelé l’année suivante ni dans quel centre on sera appelé à travailler. »

Des pistes de solutions

Pour Line Camerlain, l’amélioration des conditions de travail – incluant le salaire – des enseignants et du personnel de soutien fait partie de l’équation. Mais c’est aussi en tissant des liens avec la communauté, notamment en impliquant d’autres organismes, qu’on peut faire avancer les choses. « Il faut aller à la rencontre des analphabètes avec l’aide des organismes communautaires, des travailleurs sociaux et des représentants de l’assurance-emploi. » Car on sait que ceux qui ont besoin d’aide hésitent souvent à en demander. « Il n’est pas facile de repérer les analphabètes, renchérit Brigitte Bilodeau. Ils ne viendront pas frapper à la porte. Nombre d’entre eux arrivent à camoufler leurs faibles compétences en littératie. C’est d’ailleurs un problème qui devrait être traité en priorité par les entreprises. »
En effet, le manque criant de main-d’œuvre qualifiée, jumelé avec l’utilisation grandissante des technologies de l’information exigeant un minimum d’habiletés en lecture, en écriture et en calcul, pose un véritable défi. Les emplois évoluent continuellement en fonction des avancées technologiques, et les entreprises peuvent jouer un rôle primordial dans l’amélioration des compétences en littératie des travailleurs. La solution : leur offrir de la formation continue sur les lieux de travail, ou leur accorder du temps pour qu’ils complètent leurs connaissances dans les centres d’éducation.
Il reste que le point de départ dépend d’une volonté gouvernementale, souligne Line Camerlain. « Pourquoi pas une campagne pour sensibiliser le public aux conséquences de l’analphabétisme, comme on l’a fait avec la cigarette et l’alcool au volant ? Cela permettrait de mettre en lumière l’importance des problèmes de littératie qui touchent non seulement les analphabètes, mais aussi leur famille, leurs enfants. Cela représente bien plus de personnes qu’on ne le pense, et cela entraîne des coûts très élevés pour notre société. »
Au fil des dernières années, la lutte au décrochage a donné des résultats concrets, et le nombre de diplômés collégiaux et universitaires a connu une augmentation continue. En parallèle, le pourcentage des 16 à 65 ans ayant des problèmes de littératie est passé de 53 % en 2012 à 47 % en 2020, selon une récente étude du Fonds de solidarité FTQ et de la Fondation pour l’alphabétisation. Mais il faudra voir, à la rentrée, les répercussions de la pandémie et redoubler d’efforts pour éviter que les retards accumulés depuis 2020 ne fassent régresser les statistiques. « Investir dans l’alphabétisation est plus que rentable pour les deux paliers de gouvernement, conclut Line Camerlain. Les bénéfices individuels et collectifs, pour leur part, sont inestimables. »
  La Centrale des syndicats du Québec (CSQ) est l’organisation syndicale la plus importante en éducation au Québec. La FSE-CSQ, qui lui est affiliée, représente plus de 65 000 enseignantes et enseignants de tous les secteurs d’enseignement des centres de services et commissions scolaires. Leur mission consiste à promouvoir et à défendre les intérêts économiques, professionnels et sociaux des membres qu’elles représentent.

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