Une journée dans un village rastafari en Jamaïque

C’est à travers la musique que les messages sont transmis. Le rythme lancinant des tambours et les diatribes enflammées contre Babylone sont le lot courant des rassemblements.
Photo: Hélène Clément C’est à travers la musique que les messages sont transmis. Le rythme lancinant des tambours et les diatribes enflammées contre Babylone sont le lot courant des rassemblements.

Quand on évoque le mouvement rastafari, les dreadlocks, la barbe non rasée, la ganja, le reggae et le sourire de Bob Marley viennent illico en tête. Mais n’est-ce pas un peu réducteur que de se limiter à ces quelques clichés ? Rencontre avec la petite communauté du Rastafari Indigenous Village, au-dessus de Montego Bay.

On accède à Montego River Gardens, au départ de Montego Bay, en une vingtaine de minutes en auto. Un peu plus, s’il y a des contrôles policiers sur la route. Une mesure assez commune en Jamaïque pour vérifier si les papiers sont en règle.

Le Rastafari Indigenous Village (RIV) occupe deux acres et demi des terres du Montego River Gardens, un immense espace vert couvert d’arbres fruitiers, de fougères géantes, de bambous, de fleurs et de plantes rares, sur le bord de la rivière Montego Bay.

Depuis des lunes, on vient dans ce magnifique jardin écologique — où l’on capte l’eau de pluie dans des bassins par un astucieux système de gouttières en bambou — pour une réunion familiale, un bon repas, un verre, un mariage, des funérailles, un spectacle, un instant zen, pour jouer au cricket, au football, au volley-ball ou simplement aux dominos.

Puis, il y a dix ans, le propriétaire des lieux, Arthur Nelson, qui s’intéresse à leur mode de vie, propose à un groupe de rastas qui peuplent les rues de Montego Bay un lopin de sa terre pour créer un village rastafari qui serait composé d’artisans, de musiciens, de poètes, de fermiers. La mission ? Transmettre leur culture à tout un chacun.

Un super concept, mais qui demande réflexion de la part d’un groupe de personnes qui, historiquement, résistent au système occidental qu’ils nomment Babylone et dont fait partie le tourisme. Un système fondé sur l’argent, le matérialisme, l’appropriation des terres et qui, selon eux, est responsable de l’esclavage, de l’injustice, de l’oppression, de la non-répartition des richesses, des guerres, et du non-respect de la nature.

Mais l’idée mûrit et les membres de cette petite communauté formée dans les rues de la capitale touristique de la Jamaïque — et habitués à répondre aux questions des touristes curieux de leur mode de vie, saisissent l’importance du RIV pour garder en vie leur culture et faire partie de cette Jamaïque multiculturelle présentée au monde.

« Nous avons réalisé que le tourisme est plus qu’une histoire d’argent, concède "Ras First Man", le porte-parole du village. C’est aussi le plaisir de la rencontre avec l’autre, de la communication, de l’échange d’idées et du partage. C’est donc dans cet esprit d’interaction que le défi nous intéresse. Puis, en s’engageant, on se fait connaître. »

Photo: Hélène Clément Après un aperçu du concept du village, notre hôte, Queen Behram, nous invite à retirer nos souliers. Le Rastafari Indigenous Village se trouve de l’autre côté de la rivière Montego, qu’on traverse à pied.

Les portes du village sont donc ouvertes aux touristes, mais il en va de leur comportement qu’elles le demeurent. La philosophie rastafari est un héritage vivant, et une visite du RIV est une expérience humaine authentique. Le visiteur vient en observateur et expérimentera une façon de vivre axée sur des principes de vie et non des règlements.

Le sens de la communauté est important ici, on partage les repas avec les membres du village, on mange végétarien, une cuisine concoctée sur place. La vie y est modeste et réside principalement dans le partage et la communion avec la nature.

Nous sommes accueillis à l’entrée du Montego River Gardens par Queen Berham.

Après nous avoir donné un aperçu du concept du village, notre hôte nous invite à retirer nos souliers. Le RIV se trouve au sommet d’une colline, de l’autre côté de la rivière Montego, que l’on traverse à pied. Agréable et rafraîchissante, l’eau ne dépasse pas les chevilles.

Des fruits tout usage

Photo: Hélène Clément Le roucou, aussi appelé «arbre rouge à lèvres» 

Des arbres fruitiers bordent le sentier qui mène au village. Queen Berham nous fait un cours sur l’usage cosmétique, alimentaire et médicinal de certains fruits, par exemple le rocou, issu du rocouyer aussi appelé « arbre rouge à lèvres ». Les Premières Nations l’utilisaient comme colorant pour teindre plumes, tapis, vêtements, céramique, ou simplement pour se teindre la peau ou comme protection contre le soleil ou les insectes.

« Il est antioxydant, riche en bêta-carotène et en sélénium, ce qui lui confère des propriétés contre le vieillissement de la peau et favorise la solidité de l’ossature, explique notre hôte. La substance qui enveloppe la semence est souvent utilisée comme rafraîchissant et contre la fièvre. Il soulage les maux d’estomac, soigne les blessures. »

Ici un cocotier, puis un avocatier, une grenadille, un manguier, un arbre à pain. Là, un akée, l’arbre emblématique de la Jamaïque, une espèce proche du litchi. « Mais attention, il n’est pas comestible en totalité — seuls les arilles qui surmontent les graines le sont — et peut rendre très malade. Le fruit ne doit être cueilli qu’à complète maturité. »

Dans le jardin de plantes médicinales entretenu par Ras Isy, tout semble à sa place. À gauche, une plante qui épicera un plat, à droite une autre qui se boira en infusion pour soigner un rhume, une gastro, un mal de tête… « La terre produit tout ce qu’il faut pour se nourrir, et dans sa cour arrière », dit l’herboriste en pointant un aloès qui servira dans la fabrication de savon artisanale, dont Queen Berham détient le secret du savoir-faire.

Loin des clichés sur les rastas

« L’agriculteur tient la vie, et ce que le divin nous donne à travers cette vie est plus important que ce que nous donne l’entreprise », rappelle First Man, en ajoutant du bois au feu qui brûle en permanence au centre du village où chacun vaque à son activité.

Nous sommes ici loin des clichés véhiculés sur les rastas. Pas d’oisiveté, tout le monde est en action, la solidarité semble tout à fait de mise et chacun veille à sa tâche.

Le village rappelle l’Afrique avec ses huttes en bambou surmontées d’un toit de feuilles de palmiers. Dans l’une, on fabrique des tambours, dans l’autre, on prépare les repas, et puis il y a celle où l’on se réunit pour raisonner, méditer, jouer de la musique.

C’est d’ailleurs à travers cette musique que les messages sont transmis. Le rythme lancinant des tambours, les diatribes enflammées contre Babylone sont le lot courant des rassemblements. « La philosophie de vie rastafari est à l’image de la création d’une chanson, dit First Man. Chaque personne joue de son instrument, mais on réussit à créer une seule et unique chanson. C’est ça l’exemple d’un beau travail d’équipe. »

Fondamentaux du mouvement

Le mouvement a vu le jour dans les années 1930 à l’initiative du militant Marcus Mosiah Garvey, qui préconisait une doctrine nationaliste noire et radicale souhaitant l’unification des Noirs du monde entier. Du coup, l’Éthiopie, seul pays d’Afrique à avoir toujours préservé son indépendance, est devenue un symbole de l’émancipation des Noirs.

« Quatre cents ans d’esclavage laissent des traces, dit First Man. Les Noirs n’étaient que des travailleurs, pas censés avoir de l’ambition, penser, créer. C’est dans cette philosophie de résistance à vouloir rester humain que s’intègre notre philosophie. »

En bref, elle fait des Noirs les enfants d’Israël et d’Hailé Sélassié — né Lij Tafari Makonnen, un messie. Elle impose divers interdits alimentaires, soutient une volonté forte d’échapper aux discriminations, fait une référence constante au retour. L’Afrique est la Terre promise, Sion, diamétralement opposée à cette « Babylone » qu’est l’Occident.

Aujourd’hui, la majorité des rastas vivent de leur foi. Ils partagent le dogme du régime i-tal, végétarien, parfois végétalien et sans sel ajouté, refusent de manger toute nourriture non biologique, de consommer de l’alcool, de se couper les cheveux et de se les peigner (d’où les dreadlocks). Ils prennent de la ganja — mais pas nécessairement —, qu’ils considèrent une herbe biblique dont la consommation est avant tout un sacrement.

« C’est la nourriture de l’esprit, précise First Man. Elle constitue un objet lié à la prière puisqu’elle permet d’atteindre un état d’esprit favorable à la contemplation. Elle permet de rester plus longtemps assis, enlève la douleur et fait oublier les problèmes. »

Selon le magazine en ligne Slate, on estime qu’en Jamaïque la plantation de marijuana occupe 37 000 acres de terre. Bien que décriminalisée depuis 2015, en fumer et en vendre demeure interdit.

Ce qui pourrait changer très bientôt, le gouvernement du pays étudiant la possibilité de la légaliser à des fins médicales, scientifiques et religieuses.

Notre journaliste était l’invitée de l’Office de tourisme de la Jamaïque.