Potentiel de garde chez les grands crus

Les technologies de pointe contribuent-elles au potentiel de garde des grands vins (ici chez Banfi en Toscane)?
Photo: Jean Aubry Les technologies de pointe contribuent-elles au potentiel de garde des grands vins (ici chez Banfi en Toscane)?

Il n’y a plus de mauvais vins aujourd’hui. Il y a bien des picrates qui s’acharnent à vous bousiller le moral en vous imprimant des tronches patibulaires, mais on est encore loin d’une question de vie ou de mort. Même les vins vendus en épicerie — évidemment boudés par une élite de fins palais — s’écoulent sans créer de démence organoleptique dans le long pipeline de la consommation anonyme. Un peu plus et on croirait vivre dans une époque formidable !

Vrai que les vins n’auront jamais été aussi bons qu’en 2017. Il y a bien certains vins dits « natures » qui auraient intérêt à picorer quelques notions d’oenologie moderne qui peuvent froisser mais, somme toute, rien de grave. Rien à voir avec ces gros plants et autres gamays de bouze acides et étriqués qui montaient vers Paris au XVe siècle pour perforer ce qu’il restait de palais au petit peuple. Notre vin de dépanneur québécois a l’air d’un Château Margaux 1955 en comparaison !

Ce sont les usages loyaux et constants qui, tout au long de l’histoire, ont maintenu et encadré une production dont nous bénéficions aujourd’hui des retombées qualitatives. Des cépages plantés et adaptés à un contexte, un environnement et un microcosme favorables, combinés à une « prise en main » par l’homme qui en peaufine les destinées respectives. Et cela, même s’ils apparaîtront trop léchés, trop lisses et trop linéaires aux puristes.

Je discutais de tout cela cette semaine avec Stéphane Bonnasse, directeur technique au Château Canon, 1er Grand Cru classé à Saint-Émilion, et Jean-Louis Chave, dont les ancêtres binaient déjà la terre en l’an 1481 du côté de Saint-Joseph dans le Rhône septentrional. À la question de savoir si les vins ont gagné sur le plan de la qualité au fil des siècles, les réponses sont unanimes. À déguster le Château Canon et le Rauzan-Ségla (tous deux dans le giron Chanel depuis le milieu des années 1990) et les Hermitage blancs et rouges de Chave, l’impression est que mon palais est parfaitement synchrone avec mon époque. Je suis bel et bien en 2017.

Le détail tue-t-il la beauté ?

Ces crus d’exception, rares et chers, font partie du 1 % vitivinicole mondial. Mais conservent-ils cette capacité de se bonifier en bouteille qu’affichaient les millésimes antérieurs échelonnés sur plus d’un siècle ? En attendant l’exceptionnel 2017 à Bordeaux, difficile d’imaginer par exemple qu’un Canon ou un Rauzan-Séglan dans l’éblouissant millésime 2015 puisse ne pas tenir le coup. Tout y est si parfait et intégré qu’il faudrait être un pisse-vinaigre particulièrement malotru pour rendre compte du contraire. Vous aurez compris que tous ces autres « roturiers » sans pedigree de terroir n’affichent nullement cette prétention de se bonifier en bouteille aussi longtemps.

Trop de souci du détail tue-t-il pour autant la beauté ? La question mérite d’être posée. À Bordeaux, où la multiplication par exemple des tables de tris optiques et d’une foule d’autres infimes interventions, au vignoble comme au chai (et que les petits vins ne peuvent assumer, ne serait-ce qu’à cause des coûts), ne sont-ils pas en train d’élever le vin au rang d’un art factice comme on le ferait d’une photographie trop habilement léchée sous les manipulations de l’application Photoshop ?

En d’autres mots, un vin lisse et trop parfait, sans imperfection, charrie-t-il cette même charge émotionnelle pour la beauté qui touche et transporte ? Et qui, en fin de compte, réduit son potentiel de garde, à l’opposé des glorieux 1928, 1945, 1959 et 1961 ? Je n’ai pas de réponses. Mais les vins sont très bons. À vous de ruminer les questions en vous frottant à ces crus d’exception !

Croix Canon Saint Émilion Grand Cru 2012 (64,75 $ – 13475371 – (5 +)
★★★1/2)
Ségla 2009, Margaux (70,25 $ – 11232501 – (5 +) ★★★★ ©)
Mon Cœur 2015, Côtes-du-Rhône, Chave (23,30 $ – 10330433 – (5 +) ★★★ ©)
Saint-Joseph Offerus 2014, Chave (34,75 $ – 10230862 – (10 +) ★★★1/2 ©)
Hermitage Blanc 2013, Chave (267 $ – 12950134 – (10 +) ★★★★★ ©)
Hermitage Rouge 2013, Chave (267 $ – 12950193 – (10 +) ★★★★1/2 ©)