Pourquoi y a-t-il si peu d’insectes dans nos assiettes?

Des tacos aux grillons réalisés dans le cadre de l’activité Croque-insectes à l’Insectarium de Montréal
Photo: Mathieu Rivard Espace pour la vie Des tacos aux grillons réalisés dans le cadre de l’activité Croque-insectes à l’Insectarium de Montréal

Ça fait quelques années qu’on en parle : les insectes font partie du futur de notre alimentation. Des centaines d’espèces sont nutritives, tout à fait digestes et constituent une solution de rechange écoresponsable à la consommation de protéines animales. Pourquoi alors n’en voit-on pas sur les tablettes des épiceries ou dans les repas de nos collègues ?

« L'alimentation, c’est plus que de la nutrition. C’est aussi de l’imaginaire, et comme le disait si bien Claude Lévi-Strauss : pour qu’une chose soit bonne à manger, il faut d’abord qu’elle soit bonne à penser », remarque d’entrée de jeu le sociologue de l’alimentation Jean-Pierre Lemasson.

On mange couramment des insectes dans une quarantaine de pays à travers le monde — dans certains pays d’Afrique, on considère d’ailleurs les termites comme un vrai régal —, mais il est évident qu’ils sont loin de susciter une réaction initiale positive en Occident.

« Tout ce qui est insecte, chez nous, a tendance à être associé à un monde obscur, à de la vermine, à des maladies possibles et au néfaste. Manger une mouche ou un ver de terre, c’est quelque chose qui paraît répulsif pour la majorité des Occidentaux — même sous leur forme transformée, puisqu’il y a un transfert de notre imaginaire négatif, poursuit M. Lemasson. Une des raisons pour cela, c’est que nous vivons dans une société où il y a une abondance de protéines animales. S’il y avait eu plus de rareté, peut-être qu’on se serait mis à goûter les insectes, à les essayer, à les évaluer différemment. »

Ce type de dégoût qui varie selon les cultures se retrouve dans notre vision de plusieurs autres aliments : pensons simplement au fait que les Coréens mangent du chien, alors qu’on n’imaginerait jamais faire la même chose en Occident…

La frange qui change

Malgré les traditions gastronomiques bien ancrées, des arguments rationnels (environnementaux, par exemple) peuvent-ils faire changer un régime ? « Je suis persuadé que ces arguments rationnels ne touchent qu’une frange très limitée de la population, des gens qui ont une lecture éthique du rapport à l’alimentation. La majorité a plutôt un rapport d’héritage, soit ce qui provient des parents, des traditions, des habitudes de goût », avance le sociologue.

Nous vivons dans une société où il y a une abondance de protéines animales. S’il y avait eu plus de rareté, peut-être qu’on se serait mis à goûter les insectes, à les évaluer différemment. 

Ce qui ne les empêche pas de faire quelques pas vers le changement, par exemple en supprimant la viande de leurs assiettes un jour par semaine. « Une fois par semaine, on est rationnel, et le reste du temps on se permet d’être irrationnel, parce que l’alimentation et le goût proviennent beaucoup d’une transmission de l’imaginaire », soutient M. Lemasson.

Sur plusieurs années, des changements s’observent quand même, remarque-t-il. Le fameux chou frisé (kale), qui était perçu comme bon pour les lapins il y a une vingtaine d’années, se retrouve maintenant au McDonald’s. Les sushis font pour leur part partie des aliments exotiques qui ont pris une place considérable dans notre alimentation.

Insectes et plein air

Pourrait-il en être de même des insectes ? Une partie de la population semble déjà intégrer cette frange dont parle M. Lemasson : il s’agit des amateurs de plein air. En effet, c’est principalement dans des magasins comme La Cordée que sont distribués les produits d’uKa protéine, une compagnie qui vend des barres protéinées aux grillons, de la farine de grillons ainsi que des grillons entiers séchés.

« Les gens qui choisissent nos produits mettent la valeur nutritionnelle au premier plan, et l’environnement vient plutôt au deuxième plan », estime Marie-Loup Tremblay, fondatrice et propriétaire de l’entreprise ouverte depuis 2013.

« Les barres protéinées fonctionnent bien avec les gens qui font du plein air. La farine de grillon obtient une réponse d’une clientèle plus large, de gens qui veulent introduire un nouvel aliment, un peu comme quand on parlait de protéine de soya il y a quelques années », explique-t-elle.

Mme Tremblay affirme que les épiceries indépendantes commencent à s’intéresser davantage aux produits issus des insectes, mais que les grands distributeurs sont encore à l’étape des tests de marché dans quelques quartiers précis. Elle estime quand même que ses produits auront un bel avenir.

« La farine risque de se mettre en marché comme des produits qui sont consommés en additifs, dont la graine de chia, tandis que les produits finis [barres, croustilles, craquelins] vont se positionner plus comme les sushis. On peut avoir une grande panoplie de produits issus des insectes, tant salés que sucrés : le défi va être de trouver leur place sur les étagères. Le consommateur est plus prêt que ce qu’on pense, c’est l’industrie qui est moins favorable », évalue la femme d’affaires.

Quant à savoir si les smoothies aux protéines de grillon se retrouveront en 2018 sur l’ardoise des cafés branchés, les paris sont ouverts : il suffit parfois qu’un établissement ouvre le bal pour qu’une tendance se répande comme une traînée de poudre…

Grouillant de nutriments

Du point de vue nutritionnel, les insectes présentent plusieurs avantages, et pas seulement parce qu’ils contribuent à varier notre alimentation, assure Stéphanie Côté, nutritionniste pour Extenso, le centre de référence sur la nutrition de l’Université de Montréal.

« À poids égal, ils comprennent autant de protéines que le boeuf. Ils contiennent aussi de bons gras [comme de l’oméga-3], des fibres alimentaires et du calcium [ce qu’il n’y a pas du tout dans la viande], de la vitamine B12, des minéraux, du fer… On n’en parle pas pour rien, ça mérite qu’on essaie de changer notre perception ! » dit celle qui croit que le facteur psychologique peut être surmonté.

« On en mange déjà, des bibittes ! Il n’y a qu’à penser aux escargots, ou encore aux crevettes, qui sont de petites bestioles qui bougent et qui ont plusieurs pattes… »

Mme Côté convient que, pour le moment, il n’est pas aisé de s’approvisionner en insectes, mais que ça devrait venir. « Comme plein d’autres aliments, c’est de moins en moins marginal. Il suffirait qu’une vedette d’Hollywood décide de se mettre à manger des insectes, et ça serait parti… On ne sait pas ce que ça va être, la bougie d’allumage ! »

Prêt pas prêt

L’été dernier, Marie Marquis, professeure titulaire au Département de nutrition de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, a réalisé une collecte de données lors de l’activité Croque-insectes qui se déroulait à l’Insectarium de Montréal. Voici quelques observations qui en sont ressorties…

Les enfants semblent particulièrement ouverts à l’idée de manger des insectes. « Si un ménage se met à ajouter des insectes à son alimentation, il y a fort à parier que les enfants ont un rôle déterminant à y jouer », estime Mme Marquis.

71 % des gens interrogés voulaient en apprendre davantage sur les bienfaits de la consommation d’insectes ainsi que sur les bénéfices et les risques sur le plan environnemental.

10 % des gens interrogés étaient catégoriques : ils ne voudraient jamais manger d’insectes, peu importent les bienfaits de ceux-ci.

Les vidéos de gens en train de se délecter d’insectes répugnent certains consommateurs. Chez les personnes sondées, 49 % ont indiqué avoir visionné ce genre de vidéos par le passé et avoir été dégoûtés, alors que 38 % ont dit avoir eu envie de tenter l’expérience à la suite du visionnement.

Parmi les choses que les répondants souhaitaient voir arriver le plus tôt possible dans la société, on retrouvait : de la nourriture pour animaux de compagnie à base d’insectes, des repas à base d’insectes dans les menus des restaurants et des camions de rue, ainsi que des émissions de cuisine à la télévision qui montrent comment apprêter des insectes.
1 commentaire
  • Pierre Robineault - Abonné 21 janvier 2018 10 h 53

    "À poids égal, ils comprennent autant de protéines que le boeuf."

    Combien faut-il de grillons et autres bibittes pour en arriver à un kilo familial?
    Les insectes ne sont-ils utiles qu'à être consommés ?
    Cela dit, même si je suis anti-boeuf.