Quand le plein air rapproche

Excursion au mont Adams, dans le New Hampshire.
Photo: Rencontre sportive Excursion au mont Adams, dans le New Hampshire.

« J’ai toujours aimé le plein air, mais, plus jeune, j’avais un job à temps plein, deux enfants à élever, une maison à entretenir », résume Suzanne, 56 ans, originaire de la région de Québec. « Après mon divorce, les enfants partis de la maison, je me suis retrouvée très isolée. J’avais du temps, mais pas d’amis pour des sorties de randonnée pédestre ou de kayak de mer. Me joindre à un club de plein air a changé ma vie, je peux même dire que ça m’a sauvée. »

 

Une visite sur les forums de clubs et d’entreprises de plein air suffit pour trouver des centaines de témoignages du genre. Mais comment expliquer le formidable pouvoir fédérateur des activités pratiquées en pleine nature ? « Le plein air est générateur de moments forts, c’est un bel outil pour laisser une empreinte dans la vie des gens », croit Marc-André Lebuis, cofondateur d’Éco Plein Air, une entreprise qui organise des escapades dans plusieurs régions du Québec et des séjours dans la vallée Bras-du-Nord, pour vivre toutes sortes d’expériences au coeur de ce superbe terrain de jeux.

 

L’activité « Raquettes, porto et chocolat » a rassemblé l’hiver dernier pas moins de 2500 personnes, notamment dans la région de Sainte-Adèle. Chaque vendredi et samedi soir de l’hiver, Éco Plein Air proposait une randonnée de 3,5 km suivie d’une jasette autour d’un feu de camp entre parfaits inconnus. « Après un moment à marcher ensemble, les gens ouvrent leur coeur, explique Marc-André Lebuis, ils parlent de leur vie, de leur job, de leur ado, de leur ex. »

 

L’occasion parfaite, pour la plupart des participants, d’étendre leur réseau social en pratiquant des activités ensemble.

 

« Sur 10 participants, on compte généralement un couple et deux personnes qui viennent sans leur conjoint. Les autres sont célibataires », explique Marc-André Lebuis. Des célibataires qui se conjuguent essentiellement au féminin, tendance oblige. Il n’est pas rare, en effet, qu’un guide d’Éco Plein Air parte en compagnie de 12 femmes pour une fin de semaine de camping ! Surtout dans la tranche d’âge des 40-60 ans, une communauté particulièrement à la recherche de liens.

 

Plus de sécurité

Photo: Rencontre sportive Au lac des Cygnes, dans Charlevoix

À la recherche de liens, mais aussi en quête d’entreprises qui veillent aux moindres détails logistiques. « Pour aller marcher dans les Adirondacks, par exemple, il faut un transport, une bonne connaissance du terrain, une carte des sentiers, des partenaires pour garantir la sécurité. Les gens isolés n’ont pas forcément accès à ça. Participer à des sorties de groupe leur facilite grandement la vie », explique Laura Pedebas, responsable des communications chez Détour Nature, l’un des gros joueurs québécois du plein air organisé. En 40 ans d’existence, l’entreprise a rassemblé pas moins de 200 000 personnes grâce à la formule du tout-inclus qui a fait son succès : un transport en autobus et un encadrement professionnel sans faille.

 

Une belle journée d’automne qui vire à l’averse et au froid extrême au sommet du mont Giant ? Le groupe de randonneurs peut compter sur les conseils du guide pour finir la journée sur une bonne note. Une raison suffisante pour investir quelques dizaines de dollars dans une sortie organisée et guidée.

 

Des millions de solitudes

 

Mais comment expliquer la survie de ces regroupements tarifés sur le Net alors que les réseaux sociaux gratuits n’ont jamais été si populaires ? « Facebook est une multinationale contre laquelle on ne peut pas se battre, consent Alex Guillaume qui a démarré Bougex il y a une quinzaine d’années, mais elle a ses limites : quand nos clients quittent notre plateforme pour annoncer leurs sorties sur leur page personnelle, ils finissent tôt ou tard par revenir chez nous. »

 

En effet, le temps passant, voilà que le cercle d’amis s’épuise naturellement… et l’algorithme de Facebook nous enferme dans un réseau social sans surprises. L’idée derrière Bougex : mettre en lien des personnes que la vie n’aurait jamais placées sur le même chemin, mais qui partagent des intérêts communs. Vous êtes un homme divorcé de 36 ans, habitant dans les Laurentides, aimant faire de la randonnée avec vos jeunes enfants et votre golden retriever ?

Après un moment à marcher ensemble, les gens ouvrent leur coeur, ils parlent de leur vie, de leur job, de leur ado, de leur ex

Il y a de grandes chances pour que la nouvelle plateforme de Bougex vous connecte à des gens comme vous, mais que le destin n’avait pas prévu de vous faire rencontrer… Et qui sait si l’amour ne se trouve pas au bout du sentier pour notre jeune divorcé ?

 

L’amour en prime

 

Une mission clairement affichée par Rencontre sportive, le site consacré aux rencontres amoureuses à travers le plein air et l’activité sportive. « En s’inscrivant sur notre site, les membres donnent beaucoup d’informations sur eux et pas seulement sur leur goût pour la course à pied ou sur leur chrono au 10 km, précise Anne-Marie Lefebvre, propriétaire fondatrice de Rencontre sportive. Lecture, cinéma, musique, voyages faits ou à faire : tous ces renseignements permettent de savoir à qui on a affaire exactement. »

 

Sur les photos des profils, pas debikinis ni de poses affriolantes ; les membres portent des casques de vélo, des tuques et des vestes en Gore-Tex. On est bien loin de l’approche Tinder et de la chasse au partenaire d’un soir…

 

Un message à caractère sexuel trop direct ou un cas de harcèlement ? Des alertes saisissent instantanément les mots clés suspects, et le compte de l’expéditeur fautif est fermé. « Cette mesure reflète notre identité et nos valeurs de respect », précise Anne-Marie Lefebvre.

 

Le résultat est saisissant : une centaine de couples formés chaque mois parmi les 55 000 membres actifs ! Quant à savoir si l’idylle perdure au-delà de la première fin de semaine de canot-camping, l’histoire ne le précise pas. La suite est affaire de compatibilité.

 

Mais ça semble marcher, si l’on en croit les photos de couples publiées sur la page Facebook de Rencontre sportive, et les innombrables bébés nés de ces unions.

La porte de la communauté

Dans la communauté LGBTQ, les ressources existent aussi. Quand Kristina émigre de Slovénie pour s’installer à Montréal, il y a trois ans, elle ne connaît personne et a grand besoin de s’intégrer à une communauté, ce qu’elle fait en rejoignant un groupe de rencontres gai axé sur le plein air. « C’est mon amour du plein air qui m’a permis de me faire un réseau d’amitiés durables et d’entrer en contact avec d’autres femmes lesbiennes, explique Krisitina dans un français impeccable. Aujourd’hui, j’ai un abonnement au réseau de la SEPAQ et je découvre mon nouveau pays par ses espaces naturels. Ces groupes-là, ça a changé ma vie et ça m’a permis de m’installer au Québec pour vrai. »