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    Le foot, carte d'identité de la planète

    Ultime expression nationale d'un peuple, le soccer a été récupéré au fil de l'histoire pour promouvoir le fascisme, commencer un génocide, célébrer le communisme, affirmer la décolonisation de l'Afrique...

    12 juin 2010 |Alec Castonguay | Soccer
    Le défenseur William Gallas, de l’équipe de France
    Photo: Agence France-Presse (photo) Le défenseur William Gallas, de l’équipe de France
    Si un chiffre pouvait tout expliquer, on commencerait par celui-ci: la Fédération internationale de football association (FIFA), le puissant organisme qui dirige le soccer mondial, renferme 208 pays membres. L'ONU en compte 192. Être plus étendu que la communauté internationale fait de la FIFA le plus grand organisme de la planète.

    La Palestine, Hong Kong, l'Écosse, Puerto Rico, Guam et des dizaines d'autres gouvernements qui ne sont pas à l'ONU ont inventé un drapeau, composé un hymne national, bâti un stade de soccer et pris une carte de membre de la FIFA, véritable aboutissement international de leur nation. La Suisse est devenue membre de la FIFA en 1904, mais n'a fait son entrée à l'ONU qu'en 2002. Autre exemple: la FIFA est la seule instance internationale où la Chine accepte de siéger en même temps que Taïwan, son ennemi déclaré.

    Jamais l'Écosse, le Pays de Galles, l'Irlande du Nord et l'Angleterre, qui ont tous des équipes nationales, n'accepteraient de jouer dans une équipe unifiée de la Grande-Bretagne. Question de fierté, d'identité et d'histoire.

    Qui aurait pu prédire la force de ce sport le 23 mai 1904, rue Saint-Honoré, à Paris, quand l'avocat Robert Guérin donne naissance à la FIFA? Le premier match international avait beau avoir eu lieu en 1872, entre l'Angleterre et l'Écosse, on était loin de la domination planétaire.

    Le chemin parcouru, à la fois cruel et magnifique, est immense. En 2006, la finale de la Coupe du monde, l'événement sportif le plus médiatisé de la planète, a été regardée par 715 millions de personnes. Pendant un mois, les quartiers des villes cosmopolites de la planète vibrent au rythme des buts de leur équipe nationale. À Montréal, il y a les Français rue Saint-Denis, les Italiens boulevard Saint-Laurent, les Grecs avenue du Parc...

    Dans un nouveau livre intitulé Géopolitique de la Coupe du monde de football 2010 (Septentrion), cinq auteurs expliquent que la Coupe du monde règne en maître. «Pour l'ensemble de la planète, elle est plus généralisée que le capitalisme, plus vaste que toutes les formes de religion réunies, plus acceptée que les diverses formes de démocratie et vraisemblablement plus consommée que tout autre produit occidental», peut-on lire.

    Un langage universel

    Dès 1921, le nouveau et fringant président de la FIFA, Jules Rimet, entrevoit un potentiel infini pour ce sport facile à jouer, qui permet de se surpasser sans un coûteux équipement. Un sport pensé par l'élite (les règles sont inventées en Angleterre au XIXe siècle), mais pratiqué par tous, du quartier huppé de Londres aux bidonvilles de l'Afrique du Sud. Rimet veut faire de cette «beautiful game», comme le surnomme les Anglais, un langage universel, l'ultime outil de rapprochement entre les peuples.

    Le président actuel de la FIFA, le Suisse Joseph Blatter, n'en pense pas moins. «Le football est beaucoup plus qu'un jeu, a-t-il dit récemment. C'est un phénomène social, culturel, éducatif. C'est l'école de la vie. En plus, il donne les émotions dont on a besoin dans ce monde, et l'espoir qu'il soit un jour un peu meilleur.»

    Le lien identitaire est fort. Au fil du temps, dans une symbiose étonnante, les équipes se sont mises à jouer avec les stéréotypes de leur nation. Bien sûr, il y a des exceptions, mais depuis la première Coupe du monde (1930), une tendance se dégage. Un exemple savoureux en 1950: l'Inde déclare forfait parce que la FIFA refuse que ses joueurs disputent les parties pieds nus!

    Au soccer, les Allemands sont disciplinés et sans peur. C'est le roulement d'une Mercedes, constant, mais un peu plat. Ils ont généralement un grand gardien de but au regard assassin. Les Italiens sont criards et provocateurs — on se souvient de Marco Materazzi, qui a fait perdre la tête à Zidane dans la finale 2006 —, mais aussi flamboyants et défensifs.

    Les Français sont chaotiques, capables d'être glorieux ou confus d'un drible de ballon à l'autre. Les Espagnols et les Portugais, aux émotions à fleur de peau, suscitent des déceptions à la hauteur des espoirs créés. Le football africain est excitant, tout en attaque, avec des prouesses individuelles qui ne parviennent pas à compenser les lacunes collectives. Véritable métaphore de la vie politique du continent.

    Le Brésil joue du foot créatif, tout en finesse. Et les Brésiliens prennent ce sport au sérieux. Quand le talent indéniable de l'équipe nationale se heurte à un mur, c'est la nation entière qui souffre, comme en témoigne la célèbre finale de la Coupe du monde 1950, qui oppose la Seleçao à l'Uruguay. Le match se déroule devant 210 000 personnes au stade Maracana de Rio de Janeiro.

    À 12 minutes de la fin de la partie, lorsque l'Uruguay marque le but décisif, le stade s'éteint; 210 000 personnes sont stupéfaites. Certains ont baptisé ces longues minutes «le plus grand silence jamais entendu». À la fin du match, incapables d'encaisser la défaite, des spectateurs se suicident en sautant du haut du stade.

    Récupération politique

    Depuis que le soccer galvanise les foules, les politiciens ne sont jamais loin derrière pour attiser les tensions ou profiter de la grand-messe du ballon rond.

    Au lendemain de la Première Guerre mondiale, les nations victorieuses demandent l'exclusion des pays vaincus de la FIFA. Les pays neutres s'y opposent. Devant l'impasse, les fédérations britanniques claquent la porte. Elles ne reviendront qu'en 1924.

    En 1934, le régime de Mussolini utilise la Coupe du monde, qui se déroule en Italie, comme vitrine du fascisme. Un groupe d'arbitres complaisants aide la Squadra Azzurra à remporter le titre. Lors de la Coupe du monde suivante, en France (1938), Mussolini présente la compétition comme une bataille de valeurs en territoire hostile.

    Toujours en 1938, l'Allemagne nazie, qui vient d'annexer l'Autriche, intègre cinq bons joueurs de ce pays dans son équipe nationale et force l'Autriche à renoncer à la Coupe du monde. Ces embauches permettent à Hitler d'écarter le meilleur joueur de son époque, Mathias Sindelar, surnommé le Mozart du football, parce qu'il est juif.

    Même les tensions géopolitiques du Proche-Orient se reflètent dans le foot. En 1954, le nouvel État d'Israël participe aux qualifications de la Coupe du monde, mais les pays arabes refusent de jouer contre lui.

    Dans un rayon plus positif, on note la victoire de l'Allemagne de l'Ouest à la Coupe du monde de 1954, qui sera perçue comme un élément de normalisation de son statut et de ses relations avec le reste du monde.

    En 1974, une rencontre entre les deux Allemagnes met en scène deux symboles forts. C'est le capitalisme contre le socialisme. La victoire de la RDA, l'Allemagne de l'Est, sera récupérée pendant des mois par le régime pour démontrer la supériorité de son système.

    La guerre du football

    Le soccer peut-il causer une guerre? Peut-être pas, mais il peut y contribuer. En 1969, une troisième rencontre décisive entre les ennemis que sont le Honduras et le Salvador, lors des qualifications de la Coupe du monde 1970, met le feu aux poudres. La veille du match, le Salvador rompt les relations diplomatiques entre les deux pays. Le Salvador l'emporte et quelques jours plus tard, le 14 juillet, il envahit le Honduras dans ce qui sera connu comme la «guerre des Cent Heures». Les historiens retiennent que ce match a contribué à déclencher le règlement de comptes entre voisins.

    «Le football peut être un signe avant-coureur d'une situation qui se dégrade ou qui s'améliore. Il est l'un des moyens dont disposent les acteurs de la vie internationale pour en découdre ou se rapprocher», écrit Pascal Boniface dans son livre Géopolitique du football.

    C'est peut-être ce que la communauté internationale aurait dû faire en Yougoslavie, au début des années 90. Dans son livre How Soccer Explains the World, Franklin Foer raconte comment Slobodan Milosevic utilise les fanatiques partisans du club de soccer de Belgrade, le Red Star, pour commencer son entreprise d'épuration ethnique dans les Balkans.

    Expression pur jus du nationalisme serbe depuis des décennies, le Red Star a également les hooligans les plus violents du continent. Un mélange parfait de fierté aveugle et de banditisme qui fera du fan club des Red Star le fer de lance de Milosevic. Cette petite armée privée fera plus de 2000 morts chez les Croates.

    La décolonisation de l'Afrique

    Sur le continent noir, le soccer contribue à l'émancipation des peuples. Au rythme de la décolonisation de l'Afrique, les pays se joignent en masse à la FIFA. De deux membres en 1950, ils passent à 32 nations en 1965.

    «Les pays s'inscrivent à la FIFA avant l'ONU», explique Jean Gounelle, journaliste spécialisé en soccer et auteur du chapitre sur l'Afrique dans le livre Géopolitique de la Coupe du monde de football 2010. Pourtant, et c'est ce qui est formidable, explique-t-il, le soccer est arrivé sur le continent avec les pays colonisateurs. «Les Africains se sont approprié ce sport, comme s'il avait toujours été à eux.»

    C'est au Ghana que les missionnaires de l'Empire britannique introduisent d'abord le foot, dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Les militaires, les marins et les administrateurs des colonies débarquent avec un ballon rond. Ils enseignent les vertus de la foi et du sport, un concept qui sera connu sous le nom de «la Bible et le ballon». «Les colonisateurs ont voulu utiliser le soccer pour imposer leur vision du monde et leur modèle, explique Jean Gounelle. Mais les Africains se sont approprié le foot, parce que ce sport a toujours servi à s'affirmer.»

    ***

    Autres textes du dossier:

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