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Du soccer au pays du hockey

Jean-François Morissette - Sociologue  9 juin 2010  Soccer
À l’instar du Canadien de Montréal, la direction de l’Impact, qui a milité pour l’essor du soccer au Québec, véhicule cette volonté québécoise d’être maître chez soi.
Photo : Agence Reuters Christinne Muschi
À l’instar du Canadien de Montréal, la direction de l’Impact, qui a milité pour l’essor du soccer au Québec, véhicule cette volonté québécoise d’être maître chez soi.
En ce pays où le hockey domine souverainement la scène sportive, la popularité croissante du soccer prête à réflexion et incite à se pencher sur les nouvelles formes de notre imaginaire collectif. Ainsi, à la veille de la tenue de la 19e Coupe du monde de la FIFA en Afrique du Sud, et à l'heure où les drapeaux nationaux des différents pays participant à l'événement colorent les rues de la métropole, je profite de l'occasion pour discuter du soccer québécois, principalement de l'Impact de Montréal, dont le maillot, qui arbore fièrement la fleur de lys, confère au onze montréalais des allures d'équipe nationale québécoise.

D'entrée de jeu, soulignons que le soccer est une forme culturelle mondiale célébrée de différentes manières par les cultures au sein desquelles il prend place. Or, ces différences dans la célébration d'un même sport se traduisent sur le terrain dans la pratique même du jeu, c'est-à-dire que les manières dont le soccer alimente les imaginaires collectifs diffèrent d'une société, d'un pays, voire d'une ville à l'autre, ces différences tenant notamment aux styles de jeu mis de l'avant par les équipes locales ou nationales et valorisées par les publics locaux et nationaux.

Appartenance commune


Le style de jeu et les qualités qu'il mobilise — la rapidité, la finesse, la pugnacité, la persévérance, la robustesse et d'autres encore — donnent aux identités collectives des valeurs où elles peuvent se reconnaître et se rendre visibles en s'opposant aux styles des autres équipes, et donc en se confrontant aux représentations identitaires et imaginaires d'autres collectivités. Le style de jeu, que l'on comprend d'abord comme une «façon de faire» ou un «art de jouer», fait donc également référence à la manière dont les collectivités aiment à se représenter elles-mêmes. En ce sens, le style relève de l'imaginaire social, c'est-à-dire des expressions et des discours sur lesquels une collectivité fonde et forme son identité.

Le style, qui relève au fond du domaine de l'esthétique, est au fondement de l'attrait du sport et de sa capacité formatrice, car dans la beauté d'un geste, il y a une recherche de l'excellence et une appréciation de la justesse des actions posées. De plus, d'un point de vue sociologique, les sports de compétition comme le soccer ou le hockey permettent à un «nous» de prendre corps et offrent aux foules l'occasion de s'identifier à une entité collective. À cet égard, la possibilité de voir le soccer s'inscrire durablement dans la société québécoise et de contribuer à fonder une appartenance commune dépend du développement d'un style ou d'un art de faire qui nous permettra de reconnaître et de voir sous un autre jour la beauté, l'excellence et la justesse d'un modèle québécois.

L'Impact de Montréal


Je rappelle, par ailleurs, que le Canadien de Montréal a nourri l'imaginaire québécois en réactualisant par moments un de ses «mythes» fondateurs, celui de la persévérance et de la ténacité d'un petit groupe de résistants luttant pour la reconnaissance et défendant son autonomie. Or, à l'instar de nos Glorieux, l'Impact de Montréal véhicule cette image d'une résistance québécoise, comme en témoigne la courte histoire du club.

Depuis sa fondation en 1993, l'Impact a su montrer sa détermination sur le terrain et a fait la preuve de sa volonté et de sa capacité de gagner: en 17 ans d'existence, notre club a été couronné champion à trois reprises (1994, 2004, 2009) et a terminé premier au classement de la saison régulière à cinq reprises (1995, 1996, 1997, 2005, 2006). En revanche, compte tenu du contexte sportif nord-américain et du caractère hégémonique dont jouissent le football, le baseball et le basketball aux États-Unis et le hockey au Québec et au Canada, l'avenir de l'Impact de Montréal a fréquemment été incertain.

Le manque d'argent, le manque d'intérêt du public et le peu de visibilité médiatique qu'a connus le monde du soccer en nos terres nordiques ont demandé une combativité encore plus importante que celle exigée sur le terrain. Qu'à cela ne tienne, la passion et l'attachement de Joey Saputo et de Richard Legendre pour le jeu de balle le plus populaire au monde et pour le Québec ont été au rendez-vous et ont permis au soccer professionnel de prendre son essor chez nous.

La MLS


Cela dit, la manière et le style dont la direction de l'Impact a milité pour l'essor du ballon rond au pays du hockey ne sont pas sans évoquer une certaine volonté d'être maître chez soi qui rappelle l'ethos québécois, puisque ce combat fut notamment mené au nom de l'autonomie du club et de sa capacité de décider par lui-même de son orientation, de sa composition et de son avenir.

Sur ce point, je rappelle qu'à la fin des années 1990, l'organisation montréalaise dirigée par le bouillant Saputo refusa de joindre les rangs de la MLS (Major League Soccer), qui en était alors à ces premières années d'existence. À l'époque, la MLS, que Montréal rejoindra finalement en 2012, disposait d'une structure organisationnelle extrêmement centralisée qui donnait à la ligue tous les pouvoirs et privait les clubs de leur liberté de choix, notamment celle de décider des joueurs qui devaient composer les différentes équipes du circuit. Montréal ne pouvait en aucun cas accepter une telle clause, qui n'est plus en vigueur aujourd'hui.

L'Impact, comme on le sait, signa à ce moment un partenariat avec le gouvernement du Québec et Hydro-Québec afin d'assurer sa survie financière, et Saputo entreprit d'investir dans le développement et la formation du soccer québécois plutôt que dans la MLS. De même, c'est en raison de questions de contrôle et d'autonomie qu'à l'automne dernier, Saputo, en association avec six autres propriétaires, s'est séparé de la United Soccer League (USL), la ligue au sein de laquelle l'équipe évoluait depuis quelques années.

Dans les deux cas, il semble que la position défendue par l'organisation de l'Impact reproduit à certains égards des traits de caractère propres à notre imaginaire identitaire: la persévérance, la ténacité (la résilience, dirait Gérard Bouchard), la lutte pour la reconnaissance et le désir d'autonomie. En ce sens, il apparaît que l'Impact, à la suite du Canadien de Montréal, peut contribuer à souder et à définir le «nous» québécois.

Popularité croissante

À la différence du hockey, le soccer au Québec fut historiquement perçu comme un sport étranger, voire comme un symbole de la domination et du colonialisme britanniques. D'ailleurs, jusqu'aux années 1930 au Québec et, plus largement, au Canada et aux États-Unis, le soccer fut, pour l'essentiel, pratiqué par des immigrants des îles Britanniques, comme en témoignent les noms des différentes équipes de l'époque: Sons of England, Sons of Scotland, Ulster United, et j'en passe.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale en Amérique du Nord, suite à l'arrivée massive d'immigrants en provenance de l'Europe continentale, le soccer fut pratiqué par les nouveaux arrivants et resta perçu comme un sport étranger, ce dont témoignent encore une fois les noms des équipes d'alors: Italia, Hungaria, Sparta, Ukrainia, etc. Mais aujourd'hui, le soccer est massivement pratiqué par les Québécois de toutes origines; d'ailleurs, sur le plan de la participation, il devance désormais le hockey.

En ce sens, la popularité croissante du soccer indique peut-être que notre société change de visage et reformule son imaginaire et ses représentations, et cela ne peut que nous réjouir, car, dans le contexte actuel, il apparaît évident que ni la religion ni la politique n'arrivent à nous unir et à nous donner le sentiment d'une appartenance commune. Dans le domaine du foot, nous, les Québécois, pouvons dire «nous» et être fiers d'y inclure tout le monde et de faire partie du monde.

***

Jean-François Morissette - Sociologue
 
 
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  • Georges Paquet - Abonné
    9 juin 2010 05 h 10
    Feue l'unanimité. Mais naissance d'une sentiment de fraternité.
    Très intéressante analyse. Très sérieux constat:"...ni la religion ni la politique n'arrivent à nous unir et à nous donner le sentiment d'une appartenance commune."

    Si le sport nous unit, ce n'est toujours que l'espace d'un instant. Ça demeure un spectalce. Ça contribue peut-être à rendre les gens euphoriques, au stade et à la maison, mais ce ne sont que des spectateurs. Ça contribue surtout à rendre les citoyens réalistes. Le lendemain d'une victoire, il faut quand même retourner au boulot. Ça ramène à ses responsabilités individuelles de même qu'à ses devoirs et à ses droits individuels. Ça permet aussi d'apprécier et même d'admirer le talent et la réussite des autres. Ça fait sortir de sa coquille. Ça élargit les horizons. Ça ouvre sur le monde. Ça fait connaître et apprécier les autres modèles et les autres cultures. Sauf pour quelques illuminés et bagarreurs impénitents, ça fait oeuvre de paix et de fraternité. Si quelqu'un pensait qu'il faille utiliser celà pour favoriser un repli sur soi, il serait terriblement hors-jeux...
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  • Michel Gaudette - Inscrit
    9 juin 2010 09 h 26
    Passons à autre chose...
    Au moins le tournoi mondial de soccer va nous reposer de l'insipide et dégueulasse NHL avec toute sa violence institutionnalisée...
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  • Michel Lévesque - Abonné
    9 juin 2010 21 h 39
    Cotes d'écoute
    J'ai hâte de connaître les cotes d'écoute. Et ne venez pas me dire que Radio-Canada est pauvre!
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