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Hors-jeu - Le mental ramolli

Jean Dion   20 août 2004  Jeux olympiques
Le judoka Nicolas Gill (à gauche) n’a pas prononcé le mot «retraite», mais il parlait déjà au passé hier à Athènes après avoir subi l’élimination par ippon dès son premier combat chez les 100 kilos aux mains de l’Italien Michel Monti.
Photo : Agence Reuters
Le judoka Nicolas Gill (à gauche) n’a pas prononcé le mot «retraite», mais il parlait déjà au passé hier à Athènes après avoir subi l’élimination par ippon dès son premier combat chez les 100 kilos aux mains de l’Italien Michel Monti.
Le pire ennemi de l'observateur assidu de cette grande célébration de la magnificence humaine que sont les Jeux olympiques réside dans la répétition. Surtout quand on arrive en milieu de quinzaine, qu'on ne se souvient déjà plus du début — qui a remporté l'épreuve de fleuret mixte sans élan, hein, qui? — et qu'on ne voit pas encore la fin.

Une chance qu'il y a l'athlétisme qui commence aujourd'hui. La véritable raison d'être de l'olympisme, et puis, si tout se passe comme prévu, on devrait avoir plein de scandales de maudite drogue sale desquels nous régaler. Ou à tout le moins des soupçons ininterrompus et des coups d'yeux désabusés complices, ce qui revient au même.

Une chance qu'il y a aussi Kenteris et Thanou et leur feuilleton qui compte plus de rebondissements qu'un bon match de tennis de table en double. Pour vous mettre au courant si vous étiez branchés sur Canal Vie ou occupés à soupeser le concept d'élection référendaire au cours des dernières heures, on a appris hier que le parquet grec a déterminé que l'accident de moto des deux tourtereaux avait été inventé de toutes pièces, ou alors délibérément provoqué pour infliger des blessures mineures. En outre, le journal San Jose Mercury News, auquel je suis abonné les jours impairs, affirmait hier que le patron des labos BALCO (la firme californienne mêlée à toutes sortes d'histoires de dope impliquant des sportifs américains), Victor Conte, avait envoyé des courriels à Christos Tzekos, l'entraîneur de Kenteris et de Thanou, pour lui signaler qu'un moyen avait été trouvé de déceler la THG, une substance si diaboliquement puissante qu'elle vous permet de passer à travers une réunion de suivi des orientations sans même somnoler.

À l'aube de l'athlétisme, il n'est d'ailleurs peut-être pas inutile de citer pour mémoire M. Tzekos, qui accordait en septembre dernier une entrevue au quotidien Eleftherotypia — une lecture fort agréable bien que le papier soit un peu salissant —: «Toutes ces histoires autour du dopage sont un mythe. On peut utiliser tout ce qu'on veut, mais si on n'est pas très bien entraîné, si on ne dort pas bien, si on ne mange pas bien, si on ne prend pas les meilleurs compléments (alimentaires), on ne peut rien faire.» Vous voyez, arrêtez de vous coucher tard, coupez les crottes au fromage, et vous aussi, un jour, vous réaliserez votre rêve olympique, surtout si en plus vous travaillez chez Home Depot.

Répétition, donc. Répétition des compétitions d'abord, mais bon, a-t-on le choix, ce n'est pas tout le monde qui passe 15 heures par jour à s'émerveiller devant le petit écran, il faut bien qu'ils repassent les trucs. Répétition des qualificatifs aussi, phénoménal, fantastique, incroyable, écoute Chose, ils sont les meilleurs du monde, il est bien normal qu'ils soient phénoménaux de temps en temps, non?

Répétition des poncifs. Médaille d'argent: ce ne sera pas facile. Médaille d'or: ah! le mental! Vous, pauvres mortels ordinaires, vous ne pouvez pas connaître toutes les ressources du mental parce que vous ne vous en servez jamais. Mais un athlète, oui. On vous montre de beaux muscles épanouis à longueur de journée, mais sans mental, ce serait d'un ennui insensé.

Répétition des annonces. Modus operandi: les sympathiques commanditaires des Jeux olympiques à la télé concoctent trois pubs de 30 secondes et les passent 10 000 fois chacune. Isabelle Pierre chante Les Enfants de l'avenir, saviez-vous que les enfants de l'avenir magasinent chez Zellers? Monsieur Bell Téléphone genre style comme. Les Volkswagen sont bien marrantes, mais pas passé mille visionnements. Et Virginie, de faux bulletins de nouvelles mal foutus, s'il vous plaît de grâce je dirai tout mais arrêtez de cogner. Voilà qui vous ramollit le mental.

Et répétition des possessifs par excellence de la télédiffusion: notre et nos. Nos Canadiens, nos Canadiennes, notre Canadien, notre Canadienne, nos nageurs, notre gymnaste, nos volleyball de plagistes, notre coureur, nos médailles. Euh, pardon, notre médaille, étant donné qu'il y en a juste une. Je veux bien croire que l'accès à la propriété est un rêve au moins aussi noble que la participation aux Jeux olympiques dans notre société occidentale capitaliste, mais vous les avez achetés, les athlètes? Ils vous appartiennent? Vous croyez que vous détenez un titre de possession parce que vous leur fournissez, à travers vos impôts que vous trouvez beaucoup trop élevés, une pitance annuelle, juste de quoi subsister? D'accord. Mais à l'avenir, vous devrez aussi dire nos assistés sociaux. Comment, ça vous tente moins?

Remarquez, nous ne sommes pas les seuls à carburer au local. Le bel internationalisme du mouvement olympique, c'est pour les goujats. Au réseau NBC, par exemple, ils n'ont pas besoin de dire nos Américains parce qu'ils ne présentent que des Américains et, accessoirement, les adversaires directs qui pourraient les empêcher d'accumuler les médailles. Ce qui nous permet d'évoquer une petite dépêche de l'AFP:

«Elliott Chang, un publicitaire âgé de 48 ans, va devoir s'expliquer devant un juge de Los Angeles pour avoir enfreint la loi en se munissant d'un équipement spécial qui lui permettait de suivre les JO d'Athènes sur CBC, la télévision publique canadienne, rapporte le Los Angeles Times jeudi.

«Lassé par la teneur trop nationaliste à son goût des retransmissions américaines diffusées par la chaîne NBC, Chang, qui réside à Playa Del Rey (ouest de Los Angeles), a récemment souscrit un abonnement mensuel de 26 dollars auprès d'un diffuseur basé à Toronto afin de recevoir les programmes de la CBC.»

Mais, poursuit-on, il faut posséder une adresse au Canada pour agir ainsi, ce dont ne disposait pas Chang.

Et voilà, messieurs dames, pour l'ouverture au monde.

***

Il paraît que le cycliste Jan Ullrich, septième au contre-la-montre mercredi, s'est fait ramasser par la presse allemande après avoir été photographié, samedi soir dans un café d'Athènes, en train de siroter une petite bière. Plus tôt dans la journée, Ullrich avait terminé au 19e rang de la course sur route.

Peut-être l'ignoriez-vous, mais les journalistes ont le droit de critiquer ce genre de comportement. Après une bonne journée de boulot, tous les reporters dégustent en effet un repas santé et vont se coucher de bonne heure afin d'être en forme le lendemain pour raconter au monde les choses importantes.

***

Une fois le mental ramolli, on se met à imaginer toutes sortes d'affaires, en une forme d'hallucination. L'exercice peut être hautement rigolo, surtout si on s'y livre en prenant un verre avec Jan Ullrich. Par exemple, alors que le Comité international olympique songe à retirer des disciplines du programme des Jeux — baseball et softball, qui n'est en réalité pas de la softball mais de la fastball parce que le lanceur fait le moulinet, pentathlon moderne, nage synchronisée —, on s'amuse à inventer de nouvelles épreuves pour les remplacer. Personnellement, je suggère l'aviron à un rameur avec huit barreurs pour lui gueuler après. Ça s'appellerait la galère postmoderne.

Ou alors, on met des athlètes dans des sports qui ne leur paraissent pas, à première vue, destinés. Proposition: les lanceurs de poids à la poutre.

Ou alors, on impose de nouvelles techniques. Aux sports équestres, par exemple, on oblige le cheval à franchir l'obstacle en position Fosbury, sur le dos, comme les sauteurs en hauteur.

En attendant l'athlétisme, on peut aussi s'amuser à faire le dressage (c'est une hyperbole) de la liste des plus inspirants noms de chevaux présents aux Jeux d'Athènes, soit le Néo-Zélandais Internet, le Japonais Nike et le Néerlandais Montreal. Sur le podium, on retrouve: Meatloaf (Arabie Saoudite), Espoir de la Mare (France) et, champion d'entre les champions, l'Irlandais Drunken Disorderly.

Tiens, c'est une idée, ça. Vivement le week-end.






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