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L'idéal olympique de Pierre de Coubertin - Innocentes olympiades ?

Jean Dion   14 août 2004  Jeux olympiques
On parle beaucoup de la pureté du sport en occultant les problèmes d’organisation, les coûts et les chicanes entre commanditaires des Jeux olympiques.
Photo : Agence Reuters
On parle beaucoup de la pureté du sport en occultant les problèmes d’organisation, les coûts et les chicanes entre commanditaires des Jeux olympiques.
Tous les quatre ans, au moment de célébrer la grand-messe de la jeunesse épanouie, deux lancinantes questions reviennent sur le tapis du débat de société. Un: investit-on assez d'argent dans le sport amateur pour que nous n'ayons pas honte qu'un aussi grand pays que le Canada remporte un si petit nombre de belles médailles? Deux: n'était-ce pas bien mieux avant, quand le gigantisme, la commercialisation à outrance, la récupération politique, le chauvinisme patriotard et la tricherie érigée en système n'avaient pas encore corrompu l'idée olympique, quand on faisait du sport pour la gloire du sport, quand il y avait de la vraie pureté?

En général, la première question tient le pavé pendant deux semaines, puis on l'oublie. On passe à nos premières priorités que sont la santé et le prix de l'essence sans plomb à la pompe. La deuxième a la vie plus dure: de proche en proche, elle ressurgit quand on pince un dopé qui croyait prendre de la glucosamine en gélules, quand un membre du Comité international olympique se fait acheter, quand on essaie d'associer une boîte de 12 McCroquettes à la notion d'exercice physique sain.

Ces jours derniers, le retour de l'olympisme dans son berceau grec a servi de prétexte à une avalanche de reportages sur les Jeux de l'Antiquité. La plupart se sont efforcés de déboulonner les poncifs de circonstance. La pureté, n'est-ce pas. La trêve sacrée. La bataille pour l'honneur seul. Et puis, pas de chicane entre Nike et Adidas et Reebok et Speedo vu qu'ils étaient tous flambant nus. De même, le choix d'Athènes, 108 ans après que s'y fut tenue la première olympiade moderne, a fait se multiplier les allusions à un «retour aux sources». Mais de quelles sources s'agit-il au juste? Était-ce vraiment mieux, ou simplement autrement, avant?

Y a-t-il eu changement, par exemple, lorsque l'on considère que les Jeux de 1896 coûtèrent cinq fois plus cher que leurs organisateurs ne l'avaient prévu, que le gouvernement grec dut majorer taxes et impôts et se trouva acculé à la banqueroute, que l'on dut faire appel à la participation volontaire des citoyens et à la bienveillance de généreux donateurs étrangers, et que la principale infrastructure, le stade panathénaïque où se terminera dans deux semaines le marathon, ne fut pas prête à temps?

Instigateur de la résurrection olympique, le baron Pierre de Coubertin, né en 1863, avait été frappé dans sa tendre enfance par l'Exposition universelle de Paris de 1867 et l'ouverture du concile Vatican Ier en 1869. Il en développera un attrait prononcé pour les grands rassemblements pleins de pompe. Il est aussi marqué par les suites de la défaite de la France face à la Prusse lors de la guerre de 1870-71, qui l'inciteront à trouver des façons de redonner du panache à son pays — de le «rebronzer» — sans recours à une revanche militaire mais en favorisant le rapprochement des nations. Fasciné par la Grèce antique, il suivra de près les fouilles archéologiques que des scientifiques allemands mènent à partir de 1875 afin de mettre au jour le site d'Olympie. Mais c'est surtout à l'occasion d'un voyage en Angleterre en 1883 que l'homme, un pédagogue d'abord soucieux d'éducation, élaborera sa grande idée de promotion des valeurs athlétiques: l'Angleterre du XIXe siècle est la pionnière en matière d'intégration du sport à la formation académique des jeunes.

Un homme de son temps

Si Coubertin était indéniablement un internationaliste et un humaniste, il était aussi un homme en prise avec les idées de son époque. Dans les années 1890, alors que la France est profondément divisée sur la question juive, il se range dans le camp des antidreyfusards en prétextant le respect de l'institution militaire. Il était un fervent partisan de la mission colonisatrice de la France, et si les peuplades indigènes pouvaient être autorisées à pratiquer le sport, il y voyait d'abord un «instrument de disciplination» dans leur longue marche vers la civilisation.

S'il croyait à la fraternité entre les pays, Coubertin accordait aussi grande importance au principe de gloire nationale, et sa vision de la nation ne dépassait guère les frontières de l'Europe. De fait, lors d'un premier voyage en Amérique en 1889, il fera part de son étonnement devant la constatation de ce que les États-Unis ne sont pas qu'une contrée sauvage et vaguement arriérée.

Parallèlement, il s'est opposé toute sa vie à la participation des femmes aux Jeux olympiques. À l'encontre d'une croyance répandue à l'époque voulant que les femmes ne devaient pas pratiquer la plupart des sports parce que cela nuirait à leur santé, le baron était d'avis qu'il fallait les laisser libres de le faire, à la condition toutefois qu'elles ne le fassent pas devant public. Aussi tard qu'en 1928, après que les femmes eurent pour la première fois été admises aux épreuves d'athlétisme à l'occasion des Jeux d'Amsterdam, Coubertin dénonçait toujours cette pratique au mieux inesthétique, au pire frisant l'indécence à ses yeux.

Et il était le défenseur le plus acharné de l'amateurisme, ce principe fondamental que les pays du bloc soviétique ont ridiculisé pendant tant d'années. Officiellement, Coubertin voulait faire obstacle à la corruption (bien qu'en théorie, un athlète non rémunéré soit plus aisément corruptible qu'un autre). Mais il était de souche aristocratique et avait une approche correspondante du sport. Ce sont les riches et les membres de bonne famille qu'il voulait voir en premier animer le mouvement olympique; en est témoin, d'ailleurs, la composition du CIO pendant tout le XXe siècle. Ce n'est qu'en 1919 qu'il finira par écrire, dans La Gazette de Lausanne: «Jadis, la pratique des sports était le passe-temps occasionnel de la jeunesse riche et oisive. J'ai travaillé trente ans à en faire le plaisir habituel de la petite bourgeoisie. Il faut maintenant que ce plaisir-là pénètre l'existence de l'adolescence prolétarienne.»

Berlin

On pourra également noter pour nos dossiers qu'au crépuscule de sa vie, le baron est allé jusqu'à encenser les Jeux de Berlin de 1936, transformés en vaste plate-forme de propagande national-socialiste, et à les qualifier de quintessence de l'olympisme. Sa santé étant chancelante — il mourra l'année suivante à 74 ans —, il n'assista pas à ces Jeux mais accepta tous les cadeaux que lui remit le régime hitlérien, qui projeta de même l'érection d'une stèle et appuya sa candidature malheureuse à l'obtention du prix Nobel de la paix.

Peut-être cette reconnaissance est-elle en partie imputable à son amertume envers la France qui, croyait-il, l'avait «oublié». Mais toujours est-il qu'il écrit dans Le Journal, en août 1936: «La grandiose réussite des Jeux de Berlin a magnifiquement servi l'idéal olympique. Les Français, qui sont seuls ou presque seuls à jouer les Cassandre, ont le plus grand tort de ne pas comprendre ou de ne pas vouloir comprendre. Il faut laisser s'épanouir librement l'idée olympique et savoir ne craindre ni la passion ni l'excès qui créent la fièvre et l'enthousiasme nécessaire.»

Si Coubertin professait une vision romantique de l'olympisme antique — où prenaient somme toute peu de place le sanglant pancrace où tous les coups étaient permis, les athlètes mercenaires embauchés à fort prix par les cités et le cirque esquissé par des empereurs romains comme Néron qui corrompait les arbitres et où «le sport pour le sport» aurait été une idée absurde —, on aurait tort de faire la même chose, un siècle plus tard, à propos des Jeux modernes. Des Jeux jamais exempts d'affrontements politiques, de polémique à saveur raciale, de connotations économiques, de tentatives plus ou moins avisées de tricherie? Allons donc. Faut-il seulement rappeler qu'alors que l'olympisme antique interrompait (supposément) les guerres, ce sont les guerres qui, au XXe siècle, ont forcé l'interruption des Jeux ou perturbé leur déroulement?

La liste est longue et sans appel.

Déjà, dans les années 1890, des membres allemands du CIO se plaignaient d'avoir à y côtoyer des Tchèques. En 1904, à Saint Louis, d'abjectes «Journées anthropologiques» furent tenues, où l'on fit concourir des autochtones d'Amérique, d'Afrique et d'Asie afin de mieux les ridiculiser. (Coubertin condamna du reste violemment cette «mascarade outrageante», dont il soutient avec prescience qu'elle «se dépouillera naturellement de ses oripeaux lorsque ces Noirs, ces Rouges, ces Jaunes apprendront à courir, à sauter, à lancer et laisseront les Blancs derrière eux».) Lors de ces mêmes Jeux, Fred Lorz, le «gagnant» du marathon, est disqualifié lorsqu'il s'avère qu'il a fait une partie du trajet en automobile, et le «vrai» gagnant, Thomas Hicks, est couronné même s'il s'est offert un petit cocktail de strychnine chemin faisant.

Pendant la Première Guerre mondiale, des membres français du CIO menacent de démissionner si des Allemands continuent à en faire partie. Les Jeux de 1916 sont annulés. En 1920, à Anvers, seuls les pays alliés et neutres pendant la Grande Guerre sont admis. De Berlin 1936, y a-t-il encore quelque chose à ajouter, sinon que le patron du comité olympique américain et futur président du CIO, Avery Brundage, se rend en Allemagne quelque temps auparavant et n'y constate aucune discrimination à l'endroit des juifs?

Pas de Jeux en 1940 et en 1944. En 1948, à Londres, l'Allemagne et le Japon sont exclus. S'amorce alors la guerre froide et l'hypocrisie de l'amateurisme communiste. En 1956, les Jeux de Melbourne viennent à un cheveu d'être annulés alors que les chars soviétiques entrent en Hongrie et qu'éclate la crise de Suez. En 1968, quelques jours avant les Jeux de Mexico où Tommie Smith et John Carlos brandiront le poing de la révolte des Noirs américains, 300 étudiants protestataires sont tués place des Trois Cultures.

En 1972, Septembre noir investit le village olympique de Munich et tue 11 athlètes et entraîneurs israéliens. En 1976, à Montréal, les pays africains boycottent les Jeux pour protester contre une tournée de l'équipe néo-zélandaise de rugby en Afrique du Sud, et le conflit sino-taïwanais s'intensifie. En 1980, les pays de l'Ouest boycottent Moscou sous prétexte d'invasion de l'Afghanistan. En 1984, le bloc de l'Est rend la pareille. En 1988, gracieuseté de Ben Johnson, le dopage apparaît dans toute son ampleur.

Et ainsi de suite, désormais les Jeux olympiques se déroulent pratiquement derrière des barbelés, paranoïaques, obnubilés par la sécurité.

Et quand la flamme est arrivée dans le grand stade hier, s'en est-il trouvé pour se rappeler que le premier relais parti d'Olympie eut lieu en 1936, 3075 coureurs parcourant chacun un kilomètre en un périple destiné à symboliser l'évolution de la civilisation occidentale depuis son berceau, la Grèce, jusqu'à son supposé aboutissement, la domination de la race aryenne?

Oui, la manifestation la plus populaire et la plus émotivement chargée de l'olympisme contemporain est une invention des nazis.

Pour l'innocence perdue, il faudra repasser.






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