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Quand la planète devient ovale

Jean Dion   20 octobre 2007  Jeux olympiques
Le football et le rugby sont cousins. Mieux: ils sont frères. Mieux encore: ils sont jumeaux non identiques; l’objectif commun demeure de porter un ballon de forme bizarre dans la zone des buts et de le botter entre deux poteaux.
Photo : Agence Reuters
Le football et le rugby sont cousins. Mieux: ils sont frères. Mieux encore: ils sont jumeaux non identiques; l’objectif commun demeure de porter un ballon de forme bizarre dans la zone des buts et de le botter entre deux poteaux.
Il y a quelques années, le magazine ESPN avait convié deux fervents amateurs de sport, l'un Californien, l'un Australien, à explorer la discipline de prédilection de l'autre et à revenir faire part de ses observations. Le premier, passionné de football américain, s'était rendu Down Under voir du rugby, et le second, versé en rugby, avait mis le cap sur San Francisco pour assister aux exploits des 49ers. Leur constat, en résumé? L'Américain avait rigolé de la pratique consistant à soulever un coéquipier par la culotte, exprimé sa perplexité devant ces mêlées où celui qui pousse le plus fort obtient possession du ballon et dit trouver le jeu brouillon, allant en apparence dans tous les sens. L'Australien, en revanche, avait reproché au football sa lenteur et son manque de virilité. «Le jeu est toujours arrêté. Et qu'est-ce que c'est que tous ces équipements de protection? De quoi ont-ils peur?», avait-il noté en substance.

Pourtant, le football et le rugby sont cousins. Mieux: ils sont frères. Mieux encore: ils sont jumeaux non identiques, quoique nés à plusieurs décennies d'intervalle; l'objectif commun demeure de porter un ballon de forme bizarre dans la zone des buts et de le botter entre deux poteaux. Mais en Amérique du Nord, l'histoire leur a réservé des destinées diamétralement opposées, qui ont mené le football à devenir le plus populaire et le plus lucratif des sports de spectacle pendant que le rugby demeurait cantonné à la marge, pratiqué par des milliers d'adeptes, certes, mais largement ignoré par le public et les médias. Raison, sans doute, pour laquelle on a bien peu entendu parler de (et encore moins vu) cette Coupe du monde de rugby qui connaîtra son dénouement aujourd'hui avec une grande finale opposant l'Angleterre à l'Afrique du Sud au Stade de France (21h locales, 15h HAE, ne la cherchez pas dans votre télé-horaire régulier, elle n'y est pas, une sombre histoire de droits de diffusion).

Jean-Philippe Lavoie, directeur général de Rugby Québec, s'est arrangé, lui, pour visionner tous les matchs du tournoi qui regroupait 20 pays, dont le Canada, et qui fut notamment marqué par l'étourdissante victoire de la France contre les terrifiants All Blacks de Nouvelle-Zélande en quart de finale et l'accession-surprise de l'Argentine au carré d'as (hier, les Pumas ont vaincu les Bleus 34-10 dans le match pour la troisième place). Pour y arriver, il a dû faire plus d'efforts que les citoyens de bien d'autres pays. «Après les Jeux olympiques et la Coupe du monde de soccer, la Coupe du monde de rugby est l'événement sportif dont les cotes d'écoute mondiales sont les plus élevées», note-t-il. Oui, quoi qu'on puisse en penser, la planète est aussi ovale, comme cette balle qui bondit comme bon lui semble.

À l'enjeu du championnat: le trophée Webb Ellis, remis depuis l'inauguration de la Coupe du monde, en 1987. Webb Ellis, comme dans William Webb Ellis, réputé inventeur du rugby. La légende, certainement apocryphe en partie — il est très rare qu'un sport naisse du jour au lendemain —, veut en effet qu'en 1823, à l'occasion d'un match de soccer disputé sur le terrain de l'école de Rugby, une ville du centre de l'Angleterre, Webb Ellis ait soudainement décidé de prendre le ballon dans ses mains, ce qui était autorisé, et de se mettre à courir avec, ce qui ne l'était pas. Le rugby football se serait dès lors répandu dans tout le pays. En fait, on a plutôt pratiqué pendant plusieurs années des jeux hybrides, les règlements variant de village en village et de collège en collège, jusqu'à ce que les années 1860 marquent, par souci d'uniformisation des règles, une cassure définitive entre l'association football, joué sans les mains, et le rugby football.

En Amérique du Nord, le rugby est aussi arrivé dans les années 1860. Mais à la longue, il a fini par être supplanté par des versions locales qui allaient devenir les footballs canadien et américain. Certes, les premières coupes Grey étaient officiellement décernées aux champions de rugby — et les Alouettes allaient d'abord être, lors de leur création à la fin des années 1940, un rugby-football club —, mais le nouveau sport avait déjà pris des distances irréconciliables par rapport à son prédécesseur: l'autorisation de la passe vers l'avant, entre autres. «Apporté par des étrangers, le rugby n'a jamais été naturalisé, dit Jean-Philippe Lavoie. Il n'a pas été récupéré par la population, ce qui a nui à son développement.» Et puis, pourrait-on ajouter, il est fréquemment arrivé dans l'histoire que les États-Unis n'aient pas importé un sport en bloc mais l'aient plutôt adapté.

Le rugby a par ailleurs la particularité d'être venu très tard au professionnalisme, qui n'a été véritablement instauré qu'en 1995. S'il s'agit à n'en pas douter d'un sport violent — «où, cependant, les techniques de jeu et de contact sont adaptées au fait que les joueurs n'ont pratiquement aucune protection» —, il a toujours entretenu jalousement sa réputation de discipline civilisée, ainsi que le veut la vieille boutade selon laquelle «le soccer est un sport de gentlemans joué par des brutes alors que le rugby est un sport de brutes joué par des gentlemans». Plusieurs codes d'honneur le guident à cet égard, allant de la primauté de la solidarité sur l'individualisme et de la camaraderie entre membres d'équipes adverses. «C'est ce que j'aime du rugby, dit Jean-Philippe Lavoie, lui-même un ancien joueur de football. On est agressif sur le terrain, mais ça reste sur le terrain. Après, c'est terminé, et on va manger ensemble.»

L'arrivée du professionnalisme a quelque peu bousculé l'état des choses dans le monde du rugby — le Canada, par exemple, faute de moyens, doit pratiquement se contenter de faire de la figuration dans les grandes rencontres internationales, coincé autour du 15e rang mondial. Mais la hiérarchie est demeurée à peu près intacte: au sommet, les grandes puissances de l'ancien empire britannique, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, Angleterre, Écosse, Pays de Galles, plus la France; puis un bassin d'une douzaine de pays, comprenant notamment les curiosités polynésiennes que sont les îles Fidji et Tonga, de nouveaux arrivés dans la culture de l'ovale comme la Géorgie et le Portugal ainsi que des nations montantes telles l'Italie et, surtout, l'Argentine. Le rugby continue par ailleurs de croître à un rythme soutenu dans plusieurs dizaines de pays. La hauteur de la marche entre les plus forts et les autres reste toutefois considérable.

Mais quelles que soient les forces en présence, le rugby présente le plus souvent un spectacle saisissant, mélange de hargne et de grâce, de force et de vitesse, d'opiniâtreté et de légèreté, «cette étrange cérémonie», souligne le plus récent numéro du magazine Géo, «lors de laquelle, contre toute logique, des hommes avancent avec un ballon qui recule».






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  • Jean-François Trottier
    Inscrit
    lundi 28 janvier 2008 13h21
    L'art bien compris de l'exploit
    « Je veux simplement vous faire remarquer que tous les "gros" sports américains sont des sports essentiellements arrêtés: Le football, bien sûr.
    Le baseball! Il ne se passe rien pendant au moins 99.5% du temps.
    Quant au basket, la fréquence des paniers, d'une part, et le manque d'intensité dans la zone centrale en font un jeu très facile tout comme les autres à commenter, à découper, pleins d'arrêts faits pour laisser de la place à la digestion tant des 4 hot-dog et des deux bières les accompagnant, que du dernier "exploit" à avoir eu lieu... en général dans les 15 dernières minutes.

    Parce qu'en effet il me semble que c'est caractéristique: dans les sports américains il y a en moyenne un événement particulier au quart d'heure, soit un peu moins qu'il n'y a de poses publicitaires. Ainsi les commentateurs z'et spectateurs ont tout le temps nécessaire pour le revoir selon 8 angles différents et à toutes les vitesses. On peut alors à loisir se persuader qui'on vient d'assister à un grand moment du sport. On ira se coucher moins petit ce soir-là.
    Ceci fait de la moindre passe précise un morceau d'anthologie, de bravoure et de dépassement, un fulgurant raccourci de Guerre et Paix ou des Misérables que l'on n'aura donc pas besoin de se taper pour comprendre les tréfonds de l'âme humaine en des jours de grands déchirements. Avec une publicité de Dodge en sus, c'est le nirvana.

    Merci. »

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