Lise Bissonnette, l'oeil de la Francophonie à Turin
Lise Bissonnette est décidément douée pour les choses «grandes». Après avoir fait sa «Grande Bibliothèque», elle est à Turin comme «Grand Témoin» de la Francophonie, pour y observer la place réservée à la langue de Coubertin, officielle en vertu de la Charte olympique.
Mais à écouter cette ancienne directrice du Devoir et actuelle présidente-directrice générale de la Bibliothèque nationale du Québec décrire son périple, on la dirait davantage «grand reporter».
Depuis qu’elle a quitté la direction de ce journal, en 1998, tout le monde lui demande si elle s’ennuie du métier. «Non» répond-elle invariablement et sans regret. Je l’ai même déjà entendue, après qu’un article eut égratigné «sa» Grande Bibliothèque, reprendre avec morgue la phrase d’Henri Béraud: «Ah, ce métier où l’on passe la moitié de sa vie à parler de ce qu’on ne connaît pas et l’autre moitié à taire ce que l’on sait!»
Cette fois, c’est différent: avec un plaisir évident, elle fait et refait le parallèle entre sa «mission d’observation et de sensibilisation» sur la place du français aux Olympiques, et le journalisme. «On est loin de la Grande Bibliothèque, mais on n’est jamais loin de notre métier!, dit-elle. J’ai été choisie grâce à mon expérience de journaliste, comme Hervé Bourges», ancien «scribe» qui a été le premier «Grand Témoin» francophone à Athènes en 2004 à la demande du Secrétaire général de la Francophonie, le Sénégalais Abdou Diouf.
Et quand elle parle de son Rapport, qu’elle déposera d’ici deux mois (elle fera une grande conférence de presse à Paris le 20 mars avec Diouf pour en présenter les grandes lignes), le rapprochement suivant lui vient tout de suite: «Ce sera une sorte de grand éditorial, dans lequel je vais dire: “voici l’évolution de l’équilibre des langues aux olympiques; voici les grandes raisons qui expliquent ce nouvel équilibre des langues”… je vais évidemment parler de l’effet de la technologie. Et je terminerai sur quelques recommandations au CIO et à l’Organisation internationale francophone.»
«Tongue trooper»
Au fond, tout cela n’est-il pas très québécois? «Vous êtes une “police de la langue”, une tongue trooper, mais mondiale, non?» (pour reprendre l’expression des médias anglophones pour parler des inspecteurs de la loi 101). La question la fait bien rire. «Sachez qu’il y a un monsieur de la BBC, un journaliste sportif, qui me l’a posée l’autre jour», raconte-t-elle. Elle a expliqué à l’homme intrigué qu’elle n’était pas là pour rédiger des plaintes et encore moins des constats d’infraction. La raison en est assez simple: «Il n’y a pas de règles claires concernant les langues officielles» aux olympiques. Nulle loi 101, «avec ses règlements stricts et ses sous-règlements». Au contraire, dans le mouvement olympique, «la place des langues officielle est en gros laissée au bon vouloir des comités olympiques». Est-ce un problème? Mme Bissonnette hésite. Et laisse entendre qu’il faudrait peut-être quelques directives plus précises pour définir «l’étendue des services qu’ils doivent fournir en français». Pour l’instant, le bilinguisme du CIO lui rappelle la première décennie des langues officielles à Ottawa, où elle travailla comme courriériste à la fin des années 70: «On nous disait, le jour d’une grande annonce, qu’on allait recevoir le communiqué français, mais le lendemain. Ce n’était pas très utile.»
Certes, l’anglais est la lingua franca aujourd’hui, elle le reconnaît et «il n’est pas question de lutter contre cela», dit-elle. D’ailleurs, le journaliste de la BBC n’arrivait pas à comprendre la mission de la Québécoise: «Plus de gens parlent chinois que français dans le monde, pourquoi le chinois ne serait pas langue officielle?» Les parallèles avec le débat canadien sont évidents, fait remarquer Mme Bissonnette. «Je lui ai expliqué, comme je le fais aux nombreuses personnes qui me posent ce type de question, qu’il y a une tradition olympique; or, le français est la langue refondatrice des olympiques», grâce au baron de Coubertin. J’ai dit au journaliste de la BBC: «Si l’on suit votre raisonnement, il faudrait que tout le monde parle anglais et chinois et que l’on jette aux poubelles toutes les autres langues. Au fond, nous baignons ici en pleine problématique de la diversité culturelle.»
Progrès
Et le français, à Turin, comment se porte-t-il? Au moment où on l’a jointe hier, elle n’était «qu’au milieu de son mandat». Première constatation: par rapport à ce que le précédent «grand témoin» a constaté à Athènes, à Turin, le français langue officielle semble y avoir été davantage respecté. Pendant les cérémonies d’ouverture, c’était manifeste: à Athènes, la présidente des jeux, Gianna Angelopoulos-Daskalaki, n’y avait prononcé qu’une demi-phrase en français, en citant de Coubertin. À Turin, cependant, le président du TOROC (comité d’organisation), Valentino Castellani, «a rigoureusement respecté l’équilibre des trois langues. C’était parfait», constate-t-elle. Évidemment, le français, à Turin, c’est la langue du pays limitrophe. On parle même de percer les Alpes pour relier Turin à Lyon. «Et il faut savoir qu’on est ici dans l’ancien royaume de Savoie, souligne Mme Bissonnette, Turin n’a pas toujours été en Italie.» Si bien que plusieurs personnes de la ville, comme nombre de touristes, parlent français. «C’est plus facile pour Turin de trouver des bénévoles francophones que pour Vancouver», note-t-elle.
Par ailleurs, le travail de grand témoin n’a pas l’air désagréable. Mme Bissonnette admet qu’elle est privilégiée d’être invitée dans une telle manifestation, «moi, qui ne suis pas sportive». Elle raconte se promener dans cette ville «délicieuse», où elle se fait «un devoir de s’adresser à tout le monde en français, juste pour vérifier, justement». Si bien qu’elle accumule les pages de notes sur les bons et moins bons coups de l’organisation à l’égard du français. Le site Internet est «impeccablement trilingue», souligne-t-elle. Dans l’affichage officiel, aussi, il est souvent prédominant. «Mais sur les sites des jeux, que vous soyez dans la montagne ou dans un aréna, dès qu’une compétition commence et que les annonces officielles sont faites, le français, c’est fini», fait-elle remarquer. C’est surtout décevant par exemple lorsque les hockeyeuses canadiennes, dont les deux tiers sont des francophones, sont sur la glace.»
La mondialisation parle anglais, on le sait. Et les olympiques constituent des rendez-vous éminemment mondiaux. «Comment fait-on pour maintenir le français là-dedans? Je commence à avoir des idées», déclare-t-elle, en évitant de «scooper» son rapport. «Je pense que le mouvement olympique veut vraiment conserver le français», dit-elle. Certes, c’est plus facile lorsque les jeux se tiennent dans un endroit où le français a un «avantage naturel». Par exemple, Vancouver 2010, où les deux langues olympiques coïncident avec les deux langues officielles du Canada «s’annonce impeccablement bilingue». Déjà, les produits dérivés sont étiquetés dans les deux langues officielles.
Cependant, Pékin pourrait être très difficile pour le français. C’est ce qu’elle a constaté après avoir rencontré «la personne responsable de l’aménagement linguistique de Pékin 2008 ainsi que celle des relations de presse».
«Là, le français n’aura plus d’avantage naturel. Même pour l’anglais, ça va être difficile. Ce sera une situation de trilinguisme où l’une des langues n’est comprise que par les Chinois.» En somme, le grand témoin d’alors aura assurément un grand labeur.
Mais à écouter cette ancienne directrice du Devoir et actuelle présidente-directrice générale de la Bibliothèque nationale du Québec décrire son périple, on la dirait davantage «grand reporter».
Depuis qu’elle a quitté la direction de ce journal, en 1998, tout le monde lui demande si elle s’ennuie du métier. «Non» répond-elle invariablement et sans regret. Je l’ai même déjà entendue, après qu’un article eut égratigné «sa» Grande Bibliothèque, reprendre avec morgue la phrase d’Henri Béraud: «Ah, ce métier où l’on passe la moitié de sa vie à parler de ce qu’on ne connaît pas et l’autre moitié à taire ce que l’on sait!»
Cette fois, c’est différent: avec un plaisir évident, elle fait et refait le parallèle entre sa «mission d’observation et de sensibilisation» sur la place du français aux Olympiques, et le journalisme. «On est loin de la Grande Bibliothèque, mais on n’est jamais loin de notre métier!, dit-elle. J’ai été choisie grâce à mon expérience de journaliste, comme Hervé Bourges», ancien «scribe» qui a été le premier «Grand Témoin» francophone à Athènes en 2004 à la demande du Secrétaire général de la Francophonie, le Sénégalais Abdou Diouf.
Et quand elle parle de son Rapport, qu’elle déposera d’ici deux mois (elle fera une grande conférence de presse à Paris le 20 mars avec Diouf pour en présenter les grandes lignes), le rapprochement suivant lui vient tout de suite: «Ce sera une sorte de grand éditorial, dans lequel je vais dire: “voici l’évolution de l’équilibre des langues aux olympiques; voici les grandes raisons qui expliquent ce nouvel équilibre des langues”… je vais évidemment parler de l’effet de la technologie. Et je terminerai sur quelques recommandations au CIO et à l’Organisation internationale francophone.»
«Tongue trooper»
Au fond, tout cela n’est-il pas très québécois? «Vous êtes une “police de la langue”, une tongue trooper, mais mondiale, non?» (pour reprendre l’expression des médias anglophones pour parler des inspecteurs de la loi 101). La question la fait bien rire. «Sachez qu’il y a un monsieur de la BBC, un journaliste sportif, qui me l’a posée l’autre jour», raconte-t-elle. Elle a expliqué à l’homme intrigué qu’elle n’était pas là pour rédiger des plaintes et encore moins des constats d’infraction. La raison en est assez simple: «Il n’y a pas de règles claires concernant les langues officielles» aux olympiques. Nulle loi 101, «avec ses règlements stricts et ses sous-règlements». Au contraire, dans le mouvement olympique, «la place des langues officielle est en gros laissée au bon vouloir des comités olympiques». Est-ce un problème? Mme Bissonnette hésite. Et laisse entendre qu’il faudrait peut-être quelques directives plus précises pour définir «l’étendue des services qu’ils doivent fournir en français». Pour l’instant, le bilinguisme du CIO lui rappelle la première décennie des langues officielles à Ottawa, où elle travailla comme courriériste à la fin des années 70: «On nous disait, le jour d’une grande annonce, qu’on allait recevoir le communiqué français, mais le lendemain. Ce n’était pas très utile.»
Certes, l’anglais est la lingua franca aujourd’hui, elle le reconnaît et «il n’est pas question de lutter contre cela», dit-elle. D’ailleurs, le journaliste de la BBC n’arrivait pas à comprendre la mission de la Québécoise: «Plus de gens parlent chinois que français dans le monde, pourquoi le chinois ne serait pas langue officielle?» Les parallèles avec le débat canadien sont évidents, fait remarquer Mme Bissonnette. «Je lui ai expliqué, comme je le fais aux nombreuses personnes qui me posent ce type de question, qu’il y a une tradition olympique; or, le français est la langue refondatrice des olympiques», grâce au baron de Coubertin. J’ai dit au journaliste de la BBC: «Si l’on suit votre raisonnement, il faudrait que tout le monde parle anglais et chinois et que l’on jette aux poubelles toutes les autres langues. Au fond, nous baignons ici en pleine problématique de la diversité culturelle.»
Progrès
Et le français, à Turin, comment se porte-t-il? Au moment où on l’a jointe hier, elle n’était «qu’au milieu de son mandat». Première constatation: par rapport à ce que le précédent «grand témoin» a constaté à Athènes, à Turin, le français langue officielle semble y avoir été davantage respecté. Pendant les cérémonies d’ouverture, c’était manifeste: à Athènes, la présidente des jeux, Gianna Angelopoulos-Daskalaki, n’y avait prononcé qu’une demi-phrase en français, en citant de Coubertin. À Turin, cependant, le président du TOROC (comité d’organisation), Valentino Castellani, «a rigoureusement respecté l’équilibre des trois langues. C’était parfait», constate-t-elle. Évidemment, le français, à Turin, c’est la langue du pays limitrophe. On parle même de percer les Alpes pour relier Turin à Lyon. «Et il faut savoir qu’on est ici dans l’ancien royaume de Savoie, souligne Mme Bissonnette, Turin n’a pas toujours été en Italie.» Si bien que plusieurs personnes de la ville, comme nombre de touristes, parlent français. «C’est plus facile pour Turin de trouver des bénévoles francophones que pour Vancouver», note-t-elle.
Par ailleurs, le travail de grand témoin n’a pas l’air désagréable. Mme Bissonnette admet qu’elle est privilégiée d’être invitée dans une telle manifestation, «moi, qui ne suis pas sportive». Elle raconte se promener dans cette ville «délicieuse», où elle se fait «un devoir de s’adresser à tout le monde en français, juste pour vérifier, justement». Si bien qu’elle accumule les pages de notes sur les bons et moins bons coups de l’organisation à l’égard du français. Le site Internet est «impeccablement trilingue», souligne-t-elle. Dans l’affichage officiel, aussi, il est souvent prédominant. «Mais sur les sites des jeux, que vous soyez dans la montagne ou dans un aréna, dès qu’une compétition commence et que les annonces officielles sont faites, le français, c’est fini», fait-elle remarquer. C’est surtout décevant par exemple lorsque les hockeyeuses canadiennes, dont les deux tiers sont des francophones, sont sur la glace.»
La mondialisation parle anglais, on le sait. Et les olympiques constituent des rendez-vous éminemment mondiaux. «Comment fait-on pour maintenir le français là-dedans? Je commence à avoir des idées», déclare-t-elle, en évitant de «scooper» son rapport. «Je pense que le mouvement olympique veut vraiment conserver le français», dit-elle. Certes, c’est plus facile lorsque les jeux se tiennent dans un endroit où le français a un «avantage naturel». Par exemple, Vancouver 2010, où les deux langues olympiques coïncident avec les deux langues officielles du Canada «s’annonce impeccablement bilingue». Déjà, les produits dérivés sont étiquetés dans les deux langues officielles.
Cependant, Pékin pourrait être très difficile pour le français. C’est ce qu’elle a constaté après avoir rencontré «la personne responsable de l’aménagement linguistique de Pékin 2008 ainsi que celle des relations de presse».
«Là, le français n’aura plus d’avantage naturel. Même pour l’anglais, ça va être difficile. Ce sera une situation de trilinguisme où l’une des langues n’est comprise que par les Chinois.» En somme, le grand témoin d’alors aura assurément un grand labeur.
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