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Le retour de l'enfant prodigue

Jean Dion   22 novembre 2008  Hockey
Patrick Roy
Photo : La Presse canadienne (photo)
Patrick Roy
On mesurera aisément l'ironie de la coïncidence: le même jour, ce soir en l'occurrence, le Canadien de Montréal retirera pour l'éternité envisageable l'uniforme numéro 33 de Patrick Roy, pendant qu'à Toronto, les Maple Leafs hisseront au plafond le chandail de Wendel Clark, le 17. Deux organisations dont la rivalité remonte aux années 1920, vingt-quatre coupes Stanley contre onze, deux au cours des trente dernières années contre aucune en quarante ans. D'une part, peut-être (ça se discute) le plus grand gardien de buts de tous les temps; de l'autre, diront les mauvaises langues, Wendel qui? Le Canadien ne retirerait pas le maillot de Wendel Clark; il a trop d'histoire et de gloire pour ça.

Roy ira ainsi rejoindre les autres immortels, Plante, Harvey, Béliveau, Geoffrion, Morenz, les Richard, Lafleur, Cournoyer, Moore, Savard, Robinson, Gainey, Dryden. Il aura été le dernier des fantômes du Forum, parti juste avant que l'équipe n'emménage dans plus spacieux et plus lucratif, en attendant, ne retenons pas notre souffle, que se manifeste le premier du Centre Bell. Il fermera, aux portes du centenaire, le plus long chapitre de l'épopée d'un club né presque par hasard, ayant fréquemment frôlé la mort et devenu le mythe par excellence du hockey sur glace. Certains estiment que l'honneur lui échoit trop tôt, la quarantaine à peine passée et alors qu'il baigne dans la controverse; d'autres y voient une manière appropriée de boucler la boucle d'une époque révolue.

C'est l'histoire d'un athlète d'exception, méticuleux, grisé par la victoire, entêté (pour ne pas employer un terme plus péjoratif), innovateur.

Preuve que le repêchage amateur est une science hautement inexacte, Patrick Roy était toujours disponible, ce jour de juin 1984, lorsque le Canadien parla au 51e rang. Se doutait-il qu'il allait mettre la main sur son pilier de la prochaine décennie, sans lequel il n'aurait pas retouché au championnat? Déjà, l'équipe avait réclamé trois joueurs: Petr Svoboda, Shayne Corson et Stéphane Richer. Déjà, presque tous les autres clubs de la Ligue nationale avaient eu au moins deux chances de jeter leur dévolu sur lui, mais sans doute avaient-ils été refroidis par ses statistiques ronflantes: une horrible moyenne de buts alloués de 6,26 à sa première saison à Granby, puis de 4,44 l'année suivante. C'était certes oublier que les Bisons possédaient peut-être la pire formation au pays. Toujours est-il qu'on regarda ailleurs, et six joueurs qui ne mirent jamais les pieds sur une patinoire de la LNH, plus 12 autres dont la carrière ne dura pas 100 matchs, furent sélectionnés avant Roy. Les Nordiques, pourtant porte-couleurs de sa ville natale, devaient aussi l'ignorer à deux reprises, se fourrant spectaculairement le doigt dans l'oeil en choisissant Trevor Stienburg (12 points en 71 parties) au premier tour et en optant pour Jeff Brown au deuxième.

Il n'a pas mis de temps à s'imposer. Le printemps suivant, après l'élimination des Bisons, il s'en va rejoindre les Canadiens de Sherbrooke, à l'époque filiale du grand CH dans la Ligue américaine. On lui commande de tenir le fort pendant les séries éliminatoires. Résultat: Sherbrooke se sauve avec la coupe Calder. Et sait qu'elle ne reverra plus ce grand ado maigre promis à de si grandes choses.

En 1985-86, Roy est inséré graduellement dans la formation du Canadien. Il dispute 44 matchs en saison régulière et, à l'aube des séries, l'entraîneur-chef Jean Perron décide que c'est avec lui entre les poteaux que vivra ou mourra son équipe. Résultat: celle-ci sera la dernière debout, le défilé aura lieu et ce faisant le gardien recrue se révélera à la face du monde à la faveur de quelques minutes surnaturelles de jeu. Tous ceux qui ont vu la prolongation du troisième match de la demi-finale contre les Rangers de New York, ce 5 mai 1986, ne l'ont jamais oublié: une tonne d'arrêts insensés, à un moment donné 13 de suite, la plupart sur des tirs à bout portant, et la victoire du Canadien, 4-3, sur son seul lancer de la période. Après la série, Roy dira qu'il s'agit d'une victoire collective — document d'une valeur inestimable: http://tinyurl.com/6aolm8 —, mais cela n'a jamais empêché personne de penser qu'au fond, il avait pratiquement remporté la coupe Stanley à lui seul, avec un clin d'oeil du destin en l'élimination hâtive des puissants Oilers d'Edmonton.

Depuis le début des années 1980, le Canadien semblait se chercher. À la fin de la saison 1978-79, après une quatrième coupe consécutive, Sam Pollock, Scotty Bowman, Ken Dryden et Jacques Lemaire avaient tous quitté le navire en même temps. Plus tard, Serge Savard irait finir sa carrière à Winnipeg. Guy Lafleur prendrait sa retraite dans l'amertume. En 1986, les vétérans vieillissants qu'étaient Gainey et Robinson ont trouvé un jeunot effronté de 21 ans à qui tendre le flambeau, pour des raisons générales de bras meurtris.

Mais bien davantage qu'un très grand joueur, Patrick Roy aura été un pionnier. Toute comparaison est boiteuse, mais on peut soumettre que ce que Bobby Orr aura apporté au poste de défenseur en matière de révolution, Roy l'aura donné aux gardiens. Le hockey a longtemps été engoncé dans une tradition souvent surannée, et il fallait remonter au temps où les portiers évoluaient à visage découvert pour observer la technique utilisée: éviter, bien sûr, d'avoir la tête dans le chemin de la rondelle, et donc rester le plus possible debout, sans trop se pencher. L'apparition des masques, dont il faut convenir que les premiers modèles étaient plutôt rudimentaires, n'avait pas modifié les comportements. Il est d'ailleurs sidérant de constater, lorsqu'on examine les archives, à quel point il était plus facile de marquer qu'aujourd'hui simplement en visant les coins.

Les années 1980 ont démarré sous le signe de l'attaque. Au milieu de la décennie, à Edmonton, les Oilers de Gretzky, Messier, Kurri et Coffey terrorisaient la ligue. Mario Lemieux avait tout cassé dès son arrivée. Mike Bossy, Denis Savard, Peter Stastny régnaient. La proverbiale trappe n'avait pas encore fait son apparition. La défensive n'avait pas la cote.

François Allaire, le spécialiste en la matière et membre de l'organisation du Canadien, avait compris de son côté qu'une autre façon de procéder devant le filet était possible: avec une protection désormais adéquate, un gardien pouvait se permettre de se jeter fréquemment au sol, de se mettre à genoux en étendant les jambes de part et d'autre, bloquant ainsi un maximum de lancers. Le hic, c'est qu'il lui fallait, pour implanter ses idées, le candidat parfait pour ce qui est de la taille, de l'agilité et de la force physique. Cette perle rare, il la trouva en Roy, qui accepta en plus de se prêter à toutes les expériences suggérées par Allaire. Le style papillon, porté par un virtuose, allait chambouler le hockey, et 20 ans plus tard, tous les cerbères de la Ligue nationale le pratiquent.

Patrick Roy a remis ça en 1993, la pieuvre à huit bras, 10 victoires d'affilée en prolongation et une conquête de la coupe Stanley avec une équipe qui n'était pas vraiment promise aux grands honneurs. (À ce sujet, Roy racontait cette semaine que le Canadien de 1988-89, défait en finale par Calgary, vit à l'ombre des champions de 1986 et 1993, mais fut probablement la meilleure formation des trois.) Et il aura fallu la vigilance — ou la simple chance — d'un caméraman de la télévision pour saisir cette scène qui dépeint si bien l'homme, son immense confiance, la certitude teintée d'insolence d'être encore et toujours le meilleur: pendant la finale contre les Kings de Los Angeles, le clin d'oeil à Tomas Sandstrom qui passait par là.

Il est parti sur un coup de tête en claquant la porte, pour une bataille d'ego, dans une de ces chicanes intestines dont la sainte Flanelle a le secret. Certains ont dit qu'il avait laissé tomber l'équipe qui lui avait donné sa chance et en avait fait le king de la place. D'autres ont vu le phénomène inverse, l'organisation qui hache menu ses vedettes et s'en débarrasse sans états d'âme si elles ne rentrent pas dans le rang. Il a pris le chemin du Colorado, où il a refait deux fois le coup de la coupe, et on peut dire que le Canadien a mis une bonne douzaine d'années à se remettre de son départ, sombrant dans la plus longue léthargie de son histoire.

Il s'est retiré au sommet de sa gloire, avant qu'on ne lui montre le chemin des douches. Après, il a trouvé, pas besoin de donner des détails à ce sujet, le moyen de continuer à faire jaser de lui. Fut-il le meilleur qu'on ait jamais vu? La question restera en suspens: si des comparaisons sont possibles avec son contemporain Martin Brodeur, elles ne le sont pas avec Jacques Plante, Terry Sawchuk ou Vladislav Tretiak. Le hockey a trop changé.

Ce soir, 22 novembre (22 + 11 = 33), le fils prodigue rentre au bercail. «Il arrive que des membres de la famille s'éloignent», disait mercredi le président du Canadien, Pierre Boivin, «mais ils finissent tous par revenir». Y compris le fort en gueule qui parlait à ses poteaux et à qui ses poteaux répondaient.






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  • Nathaly Isabelle
    Abonné
    samedi 22 novembre 2008 06h06
    Du grand art
    « Il arrive parfois que deux artistes se rencontrent. Pensons à cette photo entre Félix et Maurice Richard, deux piliers d'un Québec qui se cherche encore.
    Aujourd'hui, un virtuose des mots a célébré, au-delà de la controverse, les exploits d'un autre grand artiste, celui-là sur la glace.
    Comme quoi, on peut écrire sur le hockey et avoir un clavier bien aiguisé.
    M. Dion, vous êtes le Gros Bill de l'écriture journalistique.

    André Magny »

  • Richard Brin
    Inscrit
    samedi 22 novembre 2008 07h04
    PATRICK ROY
    « FRANCHEMENT OU S,EN VA LE SPORT C,EST PAS MIEUX QUE LA POLITIQUE IL SERAIT MIEUX D'ENLEVER LE CHANDAIL DE MARIO TREMBLAY. IL A ENDURER CE MONSTRE D'EGOCENTRISME QUAND TU PASSES PAR DESSUS LA TETE DE TON PATRON C,EST PAS FORT ÇA FAIT BEBE LALA QUAND LES JOUEURS DECIDAIENT DE NE PAS JOUER IL NE FAISAIT RIEN DE BON RAPPELER VOUS LE DERNIER JEU CONTRE DETROIT Y'È PARTI EN BRAILLANT POVRE TIT PIT ET EN PLUS SON FILS EST RENDU COMME LUI BEL EXEMPLE POUR LES JEUNES FAITES COMME PAPA ET IL VONT RETIRER TON CHANDAIL BRAVO!

    RICHARD BRIN STE-ADELE »

  • LUCILLE MURRAY
    Inscrite
    samedi 22 novembre 2008 08h58
    Merci
    « ''Patrick Roy a remis ça en 1993, la pieuvre à huit bras, 10 victoires d'affilée en prolongation et une conquête de la coupe Stanley avec une équipe qui n'était pas vraiment promise aux grands honneurs.'' Merci monsieur Dion, vous avez tout dit...

    Merci Patrick Roy! »

  • jacques noel
    Inscrit
    samedi 22 novembre 2008 09h20
    Que fait le 23 au plafond?
    « Jamais les Nordiques n'auraient retiré le gilet d'un Hunter. Ca prend le CH pour retirer le gilet d'un plombier parce que ledit plombier est devenu DG et qu'il a perdu sa fille. »

  • Anne-Marie Provost
    Inscrite
    samedi 22 novembre 2008 13h50
    Yé!
    « J'avais oublié que Jean Dion écrivait ici! Toujours un grand plaisir de vous lire. »

  • Pierre Brosseau
    Inscrit
    samedi 22 novembre 2008 13h58
    Très bon texte, vous écrivez superbement
    « Peu importe les tonnes de millions $ que vous faites déjà, demandez une agmentation à votre patron, vous la méritez... mais, de grâce, ne quittez pas si vous ne l'obtenez pas ! »

  • Gilles Bousquet
    Inscrite
    samedi 22 novembre 2008 14h19
    Violence sous le chandail
    « Violence et arrachage de portes de chambres et vas-y fiston, frappe le gardien adverse même s'il ne t,a rein fait. Tout ça à coût de millions de salaires. Où sont nos valeurs ?

    Nous sommes rendus dans l'air des pucks qui scorent dans les nets avec des joueurs qui donnent leur 110 % presque tout le temps. Des gros bras sur des jambes rapides, on aime ça. WOW ! »

  • Marie Lauzier
    Inscrite
    samedi 22 novembre 2008 18h30
    Vive le 33 !
    « Forever ! »

  • jacques noel
    Inscrit
    dimanche 23 novembre 2008 09h22
    Pénible soirée de colonisés....
    « Quand j'ai vu Jean Perron, d'Ascot Corner, s'adresser à Cassot (de la Capitale nationale) en anglais, j'ai failli mettre la hache dans la télé. Si le Québec a changé, le monde du hockey est resté aussi colonisé. Pénible soirée hier soir pour la fierté québécoise. Soirée honteuse qui nous a ramené aux années de la grande noirceur du Rocket, aux porteurs d'eau.

    Pendant ce temps, à Toronto, tout se passait dans la langue officielle du Canada pour l'ami Clark.

    Comme on dit dans le monde irréel de la Gazette, le Canada est bilingue et le Québec unilingue. Just in the Gazette. »

  • Catherine Migeotte
    Abonnée
    dimanche 23 novembre 2008 11h02
    Quelle plume?
    « Monsieur Dion, nombreux sont ceux qui font l'éloge de votre plume, et je les appuie. J'ai plaisir à vous lire à l'occasion.

    Cependant, et malheureusement, vous semblez confondre les mots prodigue et prodige. En effet, il est vrai que Patrick Roy est un prodige, mais nous ignorons s'il est prodigue ou non(d'aileurs, ça ne nous regarde pas).

    Le retour de l'enfant prodigue, c'est très beau dans la Bible, mais comme manchette pour parler d'un prodige, c'est plutôt boiteux.

    Une petite relecture du Robert, Monsieur Dion? »

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